Traité
des excitants modernes, (1838). Saisie du texte : S. Pestel
pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale
de Lisieux (10.XI.1998) Texte relu par : A. Guézou Adresse : Bibliothèque
municipale, B.P. 7216, 14107 Lisieux cedex -Tél. : 02.31.48.66.50.-
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Diffusion libre et gratuite (freeware)
1ère édition chez Charpentier en 1838 à la suite de la réédition
de la Physiologie du goût de Brillat-Savarin (pp 445-476) ; 2nde
édition en 1855 chez De Potter dans le 5° volume de la 1ère édition
des Paysans, avec le Voyage de Paris à Java. Texte établi à partir
d'un exemplaire de l'édition Cosmopolis donnée à Bruxelles en
1946 dans la collection Feuilles oubliées (n°2)
Traité
des excitants modernes par Honoré de Balzac
~~~~
LA
QUESTION POSEE
L'absorption de cinq substances, découvertes depuis environ deux
siècles et introduites dans l'économie humaine, a pris depuis
quelques années des développements si excessifs, que les sociétés
modernes peuvent s'en trouver modifiées d'une manière inappréciable.
Ces cinq substances sont :
1° L'eau-de-vie ou alcool, base de toutes les
liqueurs, dont l'apparition date des dernières années du règne
de Louis XIV, et qui furent inventées pour réchauffer les glaces
de sa vieillesse.
2° Le sucre. Cette substance n'a envahi l'alimentation
populaire que récemment, alors que l'industrie française a su
la fabriquer en grandes quantités et la remettre à son ancien
prix, lequel diminuera certes encore, malgré le fisc, qui la guette
pour l'imposer.
3° Le thé, connu depuis une cinquantaine d'années.
4° Le café. Quoique anciennement découvert par
les Arabes, l'Europe ne fit un grand usage de cet excitant que
vers le milieu du dix-huitième siècle.
5° Le tabac, dont l'usage par la combustion n'est
devenu général et excessif que depuis la paix en France. Examinons
d'abord la question, en nous plaçant au point de vue le plus élevé.
Une portion quelconque de la force humaine est appliquée à la
satisfaction d'un besoin ; il en résulte cette sensation, variable
selon les tempéraments et selon les climats, que nous appelons
plaisirs. Nos organes sont les ministres de nos plaisirs. Presque
tous ont une destination double : ils appréhendent des substances,
nous les incorporent, puis les restituent, en tout ou en partie,
sous une forme quelconque, au réservoir commun, la terre, ou à
l'atmosphère, l'arsenal dans lequel toutes les créatures puisent
leur force néocréative. Ce peu de mots comprend la chimie de la
vie humaine. Les savants ne morderont point sur cette formule.
Vous ne trouverez pas un sens, et par sens il faut entendre tout
son appareil, qui n'obéisse à cette charte, en quelque région
qu'il fasse ses évolutions. Tout excès se base sur un plaisir
que l'homme veut répéter au delà des lois ordinaires promulguées
par la nature. Moins la force humaine est occupée, plus elle tend
à l'excès ; la pensée l'y porte irrésistiblement.

POUR L'HOMME SOCIAL, VIVRE, C'EST SE DEPENSER PLUS OU MOINS
VITE.
Il suit de là que, plus les sociétés sont civilisées et tranquilles,
plus elles s'engagent dans la voie des excès. L'état de paix est
un état funeste à certains individus. Peut-être est-ce là ce qui
a fait dire à Napoléon : «La guerre est un état naturel». Pour
absorber, résorber, décomposer, s'assimiler, rendre ou recréer
quelque substance que ce soit, opérations qui constituent le mécanisme
de tout plaisir sans exception, l'homme envoie sa force ou une
partie de sa force dans celui ou ceux des organes qui sont les
ministres du plaisir affectionné. La nature veut que tous les
organes participent à la vie dans des proportions égales ; tandis
que la société développe chez les hommes une sorte de soif pour
tel ou tel plaisir dont la satisfaction porte dans tel ou tel
organe plus de force qu'il ne lui en est dû, et souvent toute
la force, les affluents qui l'entretiennent désertent les organes
sevrés en quantités équivalentes à celles que prennent les organes
gourmands. De là les maladies, et, en définitive, l'abréviation
de la vie. Cette théorie est effrayante de certitude, comme toutes
celles qui sont établies sur les faits, au lieu d'être promulguées
à priori. Appelez la vie au cerveau par des travaux intellectuels
constants, la force s'y déploie, elle en élargit les délicates
membranes, elle en enrichit la pulpe ; mais elle aura si bien
déserté l'entresol, que l'homme de génie y rencontrera la maladie
décemment nommée frigidité par la médecine. Au rebours, passez-vous
votre vie au pied des divans sur lesquels il y a des femmes infiniment
charmantes, êtes-vous intrépidement amoureux, vous devenez un
vrai cordelier sans froc. L'intelligence est incapable de fonctionner
dans les hautes sphères de la conception. La vraie force est entre
ces deux excès. Quand on mène de front la vie intellectuelle et
la vie amoureuse, l'homme de génie meurt comme sont morts Raphaël
et Lord Byron. Chaste, on meurt par excès de travail, aussi bien
que par la débauche ; mais ce genre de mort est extrêmement rare.
L'excès du tabac, l'excès du café, l'excès de l'opium et de l'eau-de-vie,
produisent des désordres graves, et conduisent à une mort précoce.
L'organe, sans cesse irrité, sans cesse nourri, s'hypertrophie
: il prend un volume anormal, souffre, et vicie la machine, qui
succombe. Chacun est maître de soi, suivant la loi moderne ; mais,
si les éligibles et les prolétaires qui lisent ces pages croient
ne faire du mal qu'à eux en fumant comme des remorqueurs ou buvant
comme des Alexandre, ils se trompent étrangement ; ils adultèrent
la race, abâtardissent la génération, d'où la ruine des pays.
Une génération n'a pas le droit d'en amoindrir une autre.

II L'ALIMENTATION EST LA GENERATION.
Faites graver cet axiome en lettres d'or dans vos salles à manger.
Il est étrange que Brillat-Savarin, après avoir demandé à la science
d'augmenter la nomenclature des sens, du sens génésique, ait oublié
de remarquer la liaison qui existe entre les produits de l'homme
et les substances qui peuvent changer les conditions de sa vitalité.
Avec quel plaisir n'aurais-je pas lu chez lui cet autre axiome
:
III
LA MAREE DONNE LES FILLES, LA BOUCHERIE FAIT LES GARÇONS ; LE
BOULANGER EST LE PERE DE LA PENSEE.
Les destinées d'un peuple dépendent et de sa nourriture et de
son régime. Les céréales ont créé les peuples artistes. L'eau-de-vie
a tué les races indiennes. J'appelle la Russie une aristocratie
soutenue par l'alcool. Qui sait si l'abus du chocolat n'est pas
entré pour quelque chose dans l'avilissement de la nation espagnole,
qui, au moment de la découverte du chocolat, allait recommencer
l'empire romain ? Le tabac a déjà fait justice des Turcs, des
Hollandais, et menace l'Allemagne. Aucun de nos hommes d'Etat,
qui sont généralement plus occupés d'eux-mêmes que de la chose
publique, à moins qu'on ne regarde leurs vanités, leurs maîtresses
et leurs capitaux comme des choses publiques, ne sait où va la
France par excès de tabac, par l'emploi du sucre, de la pomme
de terre subtituée au blé, de l'eau-de-vie, etc. Voyez quelle
différence dans la coloration, dans le galbe des grands hommes
actuels et de ceux des siècles passés, lesquels résument toujours
les générations et les moeurs de leur époque ! Combien voyons-nous
avorter aujourd'hui de talents en tout genre, lassés après une
première oeuvre maladive ? Nos pères sont les auteurs des volontés
mesquines du temps actuel. Voici le résultat d'une expérience
faite à Londres, dont la vérité m'a été garantie par deux personnes
dignes de foi, un savant et un homme politique, et qui domine
les questions que nous allons traiter. Le gouvernement anglais
a permis de disposer de la vie de trois condamnés à mort, auxquels
on a donné l'option ou d'être pendus suivant le formule usitée
dans ce pays, ou de vivre exclusivement, l'un de thé, l'autre
de café, l'autre de chocolat, sans y joindre aucun autre aliment
de quelque nature que ce fût, ni boire d'autres liquides. Les
drôles ont accepté. Peut-être tout condamné en eut-il fait autant.
Comme chaque aliment offrait plus ou moins de chances, ils ont
tiré le choix au sort. L'homme qui a vécu de chocolat est mort
après huit mois. L'homme qui a vécu de café a duré deux ans. L'homme
qui a vécu de thé n'a succombé qu'après trois ans. Je soupçonne
la Compagnie des Indes d'avoir sollicité l'expérience dans l'intérêt
de son commerce. L'homme au chocolat est mort dans un effroyable
état de pourriture, dévoré par les vers. Ses membres sont tombés
un à un, comme ceux de la monarchie espagnole. L'homme au café
est mort brûlé, comme si le feu de Gomorrhe l'eût calciné. On
aurait pu en faire de la chaux. On l'a proposé, mais l'expérience
a paru contraire à l'immortalité de l'âme. L'homme au thé est
devenu maigre et quasi diaphane, il est mort de consomption, à
l'état de lanterne ; on voyait clair à travers son corps ; un
philantrope a pu lire le Times, une lumière ayant été placée derrière
le corps. La décence anglaise n'a pas permis un essai plus original.
Je ne puis m'empêcher de faire observer combien il est philantropique
d'utiliser le condamné à mort au lieu de le guillotiner brutalement.
On emploie déjà l'adipocire des amphithéâtres à faire de la bougie,
nous ne devons pas nous arrêter en si beau chemin. Que les condamnés
soient donc livrés aux savants au lieu d'être livrés au bourreau.
Une autre expérience a été faite en France, relativement au sucre.
Monsieur Magendie a nourri des chiens exclusivement de sucre ;
les affreux résultats de son expérience ont été publiés, ainsi
que le genre de mort de ces intéressants amis de l'homme, dont
ils partagent les vices (les chiens sont joueurs) ; mais ces résultats
ne prouvent encore rien par rapport à nous.

~*~
DE
L'EAU-DE-VIE
Le raisin a révélé le premier les lois de la fermentation, nouvelle
action qui s'opère entre ses éléments par l'influence atmosphérique,
et d'où provient une combinaison contenant l'alcool obtenu par
la distillation, et que, depuis, la chimie a trouvé dans beaucoup
de produits botaniques. Le vin, le produit immédiat, est le plus
ancien des excitants : à tout seigneur, tout honneur, il passera
le premier. D'ailleurs, son esprit est celui de tous aujourd'hui
qui tue le plus de monde. On s'est effrayé du choléra. L'eau-de-vie
est un bien autre fléau ! Quel est le flâneur qui n'a pas observé
aux environs de la grande halle, à Paris, cette tapisserie humaine
que forment, entre deux et cinq heures du matin, les habitués
mâles et femelles des distillateurs, dont les ignobles boutiques
sont bien loin des palais construits à Londres pour les consommateurs
qui viennent s'y consumer, mais où les résultats sont les mêmes
? Tapisserie est le mot. Les haillons et les visages sont si bien
en harmonie, que vous ne savez où fini le haillon, où commence
la chair, où est le bonnet, où se dresse le nez ; la figure est
souvent plus sale que le lambeau de linge que vous apercevez en
analysant ces monstrueux personnages rabougris, creusés, étiolés,
blanchis, bleuis, tordus par l'eau-de-vie. Nous devons à ces hommes
ce frai ignoble qui dépérit ou qui produit l'effroyable gamin
de Paris. De ces comptoirs procèdent ces êtres chétifs qui composent
la population ouvrière. La plupart des filles de Paris sont décimées
par l'abus des liqueurs fortes. Comme observateur, il était indigne
de moi d'ignorer les effets de l'ivresse. Je devais étudier les
jouissances qui séduisent le peuple, et qui ont séduit, disons-le,
Byron après Shéridan, et tutti quanti. La chose était difficile.
En qualité de buveur d'eau, préparé peut-être à cet assaut par
ma longue habitude du café, le vin n'a pas la moindre prise sur
moi, quelque quantité que ma capacité gastrique me permette d'absorber.
Je suis un coûteux convive. Ce fait, connu d'un de mes amis, lui
inspira le désir de vaincre cette virginité. Je n'avais jamais
fumé. Sa future victoire fut assise sur ces autres prémices à
offrir «diis ignotis». Donc, par un jour d'Italien, en l'an 1822,
mon ami me défia, dans l'espoir de me faire oublier la musique
de Rossini, la Cinti, Levasseur, Bordogni, la Pasta, sur un divan
qu'il lorgna dès le dessert, et où ce fut lui qui se coucha. Dix-sept
bouteilles vides assistaient à sa défaite. Comme il m'avait obligé
de fumer deux cigares, le tabac eut une action dont je m'aperçus
en descendant l'escalier. Je trouvai les marches composées d'une
matière molle ; mais je montai glorieusement en voiture, assez
raisonnablement droit, grave et peu disposé à parler. Là, je crus
être dans une fournaise, je baissai une glace, l'air acheva de
me taper, expression technique des ivrognes. Je trouvai un vague
étonnant dans la nature. Les marches de l'escalier des Bouffons
me parurent encore plus molles que les autres ; mais je pris sans
aucune mésaventure ma place au balcon. Je n'aurais pas alors osé
affirmer que je fusse à Paris, au milieu d'une éblouissante société
dont je ne distinguais encore ni les toilettes, ni les figures.
Mon âme était grise. Ce que j'entendais de l'ouverture de la Gazza
équivalait aux sons fantastiques qui, des cieux, tombent dans
l'oreille d'une femme en extase. Les phrases musicales me parvenaient
à travers des nuages brillants, dépouillées de tout ce que les
hommes mettent d'imparfait dans leurs oeuvres, pleines de ce que
le sentiment de l'artiste y imprime de divin. L'orchestre m'apparaissait
comme un vaste instrument où il se faisait un travail quelconque
dont je ne pouvais saisir ni le mouvement, ni le mécanisme, n'y
voyant que fort confusément les manches de basse, les archets
remuants, les courbes d'or des trombones, les clarinettes, les
lumières, mais point d'hommes. Seulement une ou deux têtes poudrées
immobiles, et deux figures enflées, toute grimaçantes, qui m'inquiétaient.
Je sommeillais à demi. - Ce monsieur sent le vin, dit à voix basse
une dame dont le chapeau effleurait souvent ma joue, et que, à
mon insu, ma joue allait effleurer. J'avoue que je fus piqué.
- Non, Madame, répondis-je, je sens la musique. Je sortis, me
tenant remarquablement droit, mais calme et froid comme un homme
qui, n'étant pas apprécié, se retire en donnant à ses critiques
la crainte d'avoir molesté quelque génie supérieur. Pour prouver
à cette dame que j'étais incapable de boire outre mesure, et que
ma senteur devait être un incident tout à faire étranger à mes
moeurs, je préméditai de ma rendre dans la loge de Mme la Duchesse
de... (gardons-lui le secret), dont j'aperçus la belle tête si
singulièrement encadrée de plumes et de dentelles, que je fus
irrésistiblement attiré vers elle par le désir de vérifier si
cette inconcevable coiffure était vraie, ou due à quelque fantaisie
de l'optique particulière dont j'étais doué pour quelques heures.
- Quand je serai là, pensais-je, entre cette grande dame si élégante,
et son amie si minaudière, si bégueule, personne ne me soupçonnera
d'être entre deux vins, et l'on se dira que je dois être quelque
homme considérable entre deux femmes. Mais j'étais encore errant
dans les interminables corridors du Théâtre-Italien, sans avoir
pu trouver la porte damnée de cette loge, lorsque la foule, sortant
après le spectacle, me colla contre un mur. Cette soirée fut certes
une des plus poétiques de ma vie. A aucune époque, je n'ai vu
autant de plumes, autant de dentelles, autant de jolies femmes,
autant de petites vitres ovales par lesquelles les curieux et
les amants examinent le contenu d'une loge. Jamais je n'ai déployé
autant d'énergie, ni montré autant de caractère, je pourrais même
dire d'entêtement, n'était le respect que l'on se doit à soi-même.
La ténacité du roi Guillaume de Hollande n'est rien dans la question
belge, en comparaison de la persévérance que j'ai eue à me hausser
sur la pointe des pieds et à conserver un agréable sourire. Cependant,
j'eus des accès de colère, je pleurai parfois. Cette faiblesse
me place au-dessous du roi de Hollande. Puis j'étais tourmenté
par des idées affreuses en songeant à tout ce que cette dame était
en droit de penser de moi, si je ne reparaissais pas entre la
duchesse et son amie ; mais je me consolais en méprisant le genre
humain tout entier. J'avais tort néanmoins. Il y avait ce soir-là,
bonne compagnie aux Bouffons. Chacun y fut plein d'attention pour
moi et se dérangea pour me laisser passer. Enfin une fort jolie
dame me donna le bras pour sortir. Je dus cette politesse à la
haute considération que me témoigna Rossini, qui me dit quelques
mots flatteurs dont je ne me souviens pas, mais qui durent être
éminemment spirituels ; sa conversation vaut sa musique. Cette
femme était, je crois, une duchesse, ou peut-être une ouvreuse.
Ma mémoire est si confuse, que je crois plus à l'ouvreuse qu'à
la duchesse. Cependant elle avait des plumes et des dentelles
! Toujours des plumes et des dentelles ! Bref, je me trouvai dans
ma voiture, par la raison superlative que mon cocher avait avec
moi une similitude qui me navra, et qu'il était endormi seul sur
la place des Italiens. Il pleuvait à torrents, je ne me souviens
pas d'avoir reçu une goutte de pluie. Pour la première fois de
ma vie, je goûtai l'un des plaisirs les plus vifs, les plus fantasques
du monde, extase indescriptible, les délices qu'on éprouve à traverser
Paris à onze heures et demie du soir, emporté rapidement au milieu
des réverbères, en voyant passer des myriades de magasins, de
lumières, d'enseignes, de figures, de groupes, de femmes sous
des parapluies, d'angles de rues fantastiquement illuminées, de
places noires, en observant , à travers les rayures de l'averse,
mille choses que l'on a une fausse idée d'avoir aperçues quelque
part, en plein jour. Et toujours des plumes et toujours des dentelles
même dans les boutiques de pâtisserie. J'ai dès lors très bien
conçu le plaisir de l'ivresse. L'ivresse jette un voile sur la
vie réelle, elle éteint la connaissance des peines et des chagrins,
elle permet de déposer le fardeau de la pensée. On comprend alors
comment de grands génies ont pu s'en servir, et pourquoi le peuple
s'y adonne. Au lieu d'activer le cerveau, le vin l'hébète. Loin
d'exciter les réactions de l'estomac vers les forces cérébrales,
le vin, après la valeur d'une bouteille absorbée, a obscurci les
papilles, les conduits sont saturés, le goût ne fonctionne plus,
et il est impossible au buveur de distinguer la finesse des liquides
servis. Les alcools sont absorbés, et passent en partie dans le
sang. Donc, imaginez cet axiome dans votre mémoire :
IV L'IVRESSE EST UN EMPOISONNEMENT MOMENTANE.
Aussi, par le retour constant de ces empoisonnements, l'alcoolâtre
finit-il par changer la nature de son sang ; il en altère le mouvement
en lui enlevant ses principes ou en les dénaturant, et il se fait
chez lui un si grand trouble, que la plupart des ivrognes perdent
les facultés génératives ou les vicient de telle sorte qu'ils
donnent naissance à des hydrocéphales. N'oubliez pas de constater
chez le buveur, l'action d'une soif dévorante le lendemain, et
souvent à la fin de son orgie. Cette soif, évidemment produite
par l'emploi des sucs gastriques et des éléments de la salivation
occupés à leur centre, pourra servir à démontrer la justesse de
nos conclusions.

~*~
DU
CAFÉ
Sur cette matière, Brillat-Savarin est loin d'être complet. Je
puis ajouter quelque chose à ce qu'il dit sur le café, dont je
fais usage de manière à pouvoir en observer les effets sur une
grande échelle. Le café est un torréfiant intérieur. Beaucoup
de gens accordent au café le pouvoir de donner de l'esprit ; mais
tout le monde a pu vérifier que les ennuyeux ennuient bien davantage
après en avoir pris. Enfin, quoique les épiciers soient ouverts
à Paris jusqu'à minuit, certains auteurs n'en deviennent pas plus
spirituels. Comme l'a fort bien observé Brillat-Savarin, le café
met en mouvement le sang, en fait jaillir les esprits moteurs
; excitation qui précipite la digestion, chasse le sommeil, et
permet d'entretenir pendant un peu plus longtemps l'exercice des
facultés cérébrales. Je me permets de modifier cet article de
Brillat-Savarin par des expériences personnelles et les observations
de quelques grands esprits. Le café agit sur le diaphragme et
les plexus de l'estomac, d'où il gagne le cerveau par des irradiations
inappréciables et qui échappent à toute analyse ; néanmoins, on
peut présumer que le fluide nerveux est le conducteur de l'électricité
que dégage cette substance qu'elle trouve ou met en action chez
nous. Son pouvoir n'est ni constant ni absolu. Rossini a éprouvé
sur lui-même les effets que j'avais déjà observés sur moi. - Le
café, m'a-t-il dit, est une affaire de quinze ou vingt jours ;
le temps fort heureusement de faire un opéra. Le fait est vrai.
Mais le temps pendant lequel on jouit des bienfaits du café peut
s'étendre. Cette science est trop nécessaire à beaucoup de personnes
pour que nous ne décrivions pas la manière d'en obtenir les fruits
précieux. Vous tous, illustres chandelles humaines, qui vous consumez
par la tête, approchez et écoutez l'Evangile de la veille et du
travail intellectuel. 1° Le café concassé à la turque a plus de
saveur que le café moulu dans un moulin. Dans beaucoup de choses
mécaniques relatives à l'exploitation des jouissances, les Orientaux
l'emportent de beaucoup sur les Européens : leur génie, observateur
à la manière des crapauds, qui demeurent des années entières dans
leurs trous en tenant leurs yeux d'or ouverts sur la nature comme
deux soleils, leur a révélé par le fait ce que la science nous
démontre par l'analyse. Le principe délétère du café est le tannin,
substance maligne que les chimistes n'ont pas encore assez étudiée.
Quand les membranes de l'estomac sont tannées ou quand l'action
du tannin particulier au café les a hébétées par un usage trop
fréquent, elles se refusent aux contractions violentes que les
travailleurs recherchent. De là, des désordres graves si l'amateur
continue. Il y a un homme à Londres que l'usage immodéré du café
a tordu comme ces vieux goutteux noués. J'ai connu un graveur
de Paris qui a été cinq ans à se guérir de l'état où l'avait mis
son amour pour le café. Enfin, dernièrement, un artiste, Chenavard,
est mort brûlé. Il entrait dans un café comme un ouvrier entre
au cabaret, à tout moment. Les amateurs procèdent comme dans toutes
les passions ; ils vont d'un degré à l'autre, et, comme chez Nicolet,
de plus en plus fort jusqu'à l'abus. En concassant le café, vous
le pulvérisez en molécules de formes bizarres que retiennent le
tannin et dégagent seulement l'arome. Voilà pourquoi les Italiens,
les Vénitiens, les Grecs et les Turcs peuvent boire incessamment
sans danger, du café que les Français traitent de cafiot, mot
de mépris. Voltaire prenait de ce café-là. Retenez donc ceci.
Le café a deux éléments : l'un, la matière extractive, que l'eau
chaude ou froide dissout, et dissout vite, lequel est le conducteur
de l'arome ; l'autre, qui est le tannin, résiste davantage à l'eau,
et n'abandonne le tissu aréolaire qu'avec lenteur et peine. D'où
cet axiome :

V
LAISSER L'EAU BOUILLANTE, SURTOUT LONGTEMPS, EN CONTACT AVEC LE
CAFE, EST UNE HERESIE ; LE PREPARER AVEC DE L'EAU DE MARC, C'EST
SOUMETTRE SON ESTOMAC ET SES ORGANES AU TANNAGE.
2° En supposant le café traité par l'immortelle cafetière à la
de Belloy et non pas du Belloy (celui aux méditations de qui nous
devons cette méthode étant le cousin du cardinal, et, comme lui,
de la famille très ancienne et très illustre des marquis de Belloy),
le café a plus de vertu par l'infusion à froid que par l'infusion
d'eau bouillante ; ce qui est une seconde manière de graduer ses
effets. En moulant le café, vous dégagez à la fois l'arome et
le tannin, vous flattez le goût et vous stimulez les plexus, qui
réagissent sur les mille capsules du cerveau. Ainsi, voici deux
degrés : le café concassé à la turque, le café moulu.
3°
De la quantité de café mis dans le récipient supérieur, du plus
ou moins d'eau, dépend la force du café ; ce qui constitue la
troisième manière de traiter le café. Ainsi, pendant un temps
plus ou moins long, une ou deux semaines au plus, vous pouvez
obtenir l'excitation avec une, puis deux tasses de café concassé
d'une abondance graduée, infusé à l'eau bouillante. Pendant une
semaine, par l'infusion à froid, par la mouture du café, par le
foulage de la poudre et par la diminution de l'eau, vous obtenez
encore la même dose de force cérébrale. Quand vous avez atteint
le plus grand foulage et le moins d'eau possible, vous doublez
la dose en prenant deux tasses ; puis quelques tempéraments vigoureux
arrivent à trois tasses. On peut encore aller ainsi quelques jours
de plus. Enfin, j'ai découvert une horrible et cruelle méthode,
que je ne conseille qu'aux hommes d'une excessive vigueur, à cheveux
noir et durs, à peau mélangée d'ocre et de vermillon, à mains
carrées, à jambes en forme de balustres comme ceux de la place
Louis XV. Il s'agit de l'emploi du café moulu, foulé, froid et
anhydre (mot chimique qui signifie peu d'eau ou sans eau) pris
à jeun. Ce café tombe dans votre estomac, qui, vous le savez par
Brillat-Savarin, est un sac velouté à l'intérieur et tapissé de
suçoirs et de papilles ; il n'y trouve rien, il s'attaque à cette
délicate et voluptueuse doublure, il devient une sorte d'aliment
qui veut ses sucs ; il les tord, il les sollicite comme une pythonisse
appelle son dieu, il malmène ces jolies parois comme un charretier
qui brutalise de jeunes chevaux ; les plexus s'enflamment, ils
flambent et font aller leurs étincelles jusqu'au cerveau. Dès
lors, tout s'agite : les idées s'ébranlent comme les bataillons
de la grande armée sur le terrain d'une bataille, et la bataille
a lieu. Les souvenirs arrivent au pas de charge, enseignes déployées
; la cavalerie légère des comparaisons se développe par un magnifique
galop ; l'artillerie de la logique accourt avec son train et ses
gargousses ; les traits d'esprit arrivent en tirailleurs ; les
figures se dressent ; le papier se couvre d'encre, car la veille
commence et finit par des torrents d'eau noire, comme la bataille
par sa poudre noire. J'ai conseillé ce breuvage ainsi pris à un
de mes amis qui voulait absolument faire un travail promis pour
le lendemain : il s'est cru empoisonné, il s'est recouché, il
a gardé le lit comme une mariée. Il était grand, blond, cheveux
rares ; un estomac de papier maché, mince. Il y avait de ma part
manque d'observation. Quand vous en êtes arrivé au café pris à
jeun avec les émulsions superlatives, et que vous l'avez épuisé,
si vous vous avisiez de continuer, vous tomberiez dans d'horribles
sueurs, des faiblesses nerveuses, des somnolences. Je ne sais
pas ce qui arriverait : la sage nature m'a conseillé de m'abstenir,
attendu que je ne suis pas condamné à une mort immédiate. On doit
se mettre alors aux préparations lactées, au régime du poulet
et des viandes blanches ; enfin, détendre la harpe, et rentrer
dans la vie flâneuse, voyageuse, niaise et cryptogamique des bourgeois
retirés. L'état où vous met le café pris à jeun dans les conditions
magistrales, produit une sorte de vivacité nerveuse qui ressemble
à celle de la colère : le verbe s'élève, les gestes expriment
une impatience maladive ; on veut que tout aille, trottent les
idées ; on est braque, rageur pour des riens, on arrive à ce variable
caractère du poète tant accusé par les épiciers ; on prête à autrui
la lucidité dont on jouit. Un homme d'esprit doit alors se bien
garder de se montrer ou de se laisser approcher. J'ai découvert
ce singulier état par certains hasards qui me faisaient perdre
sans travail l'exaltation que je me procurais. Des amis, chez
qui je me trouvais à la campagne, me voyaient hargneux et disputailleur,
de mauvaise foi dans les discussions. Le lendemain, je reconnaissais
mes torts, et nous en cherchions la cause. Mes amis étaient des
savants du premier ordre, nous l'eûmes bientôt trouvée : le café
voulait une proie. Non seulement ces observations sont vraies
et ne subissent d'autres changements que ceux qui résultent des
différentes idiosyncrasies, mais elles concordent avec les expériences
de plusieurs praticiens, au nombre desquels est l'illustre Rossini,
l'un des hommes qui ont le plus étudié des lois du goût, un héros
digne de Brillat-Savarin.

OBSERVATION
Chez quelques natures faibles, le café produit au cerveau une
congestion sans danger ; au lieu de se sentir activées, ces personnes
éprouvent de la somnolence, et disent que le café les fait dormir.
Ces gens peuvent avoir des jambes de cerf, des estomacs d'autruche,
mais ils sont mal outillés pour les travaux de la pensée. Deux
jeunes voyageurs, M.M. Combes et Tamisier, ont trouvé les Abyssiniens
généralement impuissants : les deux voyageurs n'hésitent pas à
regarder l'abus du café, que les Abyssiniens poussent au dernier
degré, comme la cause de cette disgrâce. Si ce livre passe en
Angleterre, le gouvernement anglais est prié de résoudre cette
grave question sur le premier condamné qu'il aura sous la main,
pourvu que ce ne soit ni une femme ni un vieillard. Le thé contient
également du tannin, mais le sien a des vertus narcotiques ; il
ne s'adresse pas au cerveau ; il agit sur les plexus seulement
et sur les intestins qui absorbent plus spécialement et plus rapidement
les substances narcotiques. La manière de le préparer est absolue.
Je ne sais pas jusqu'à quel point la quantité d'eau que les buveurs
de thé précipitent dans leur estomac doit être comptée dans l'effet
obtenu. Si l'expérience anglaise est vraie, il donnerait la morale
anglaise, les mises au teint blafard, les hypocrisies et les médisances
anglaises ; ce qui est certain, c'est qu'il ne gâte pas moins
la femme au moral qu'au physique. Là où les femmes boivent du
thé, l'amour est vicié dans son principe ; elles sont pâles, maladives,
parleuses, ennuyeuses, prêcheuses. Pour quelques organisations
fortes, le thé fort et pris à grandes doses procure une irritation
qui verse des trésors de mélancolie ; il occasionne des rêves,
mais moins puissants que ceux de l'opium, car cette fantasmagorie
se passe dans une atmosphère grise et vaporeuse. Les idées sont
douces autant que le sont les femmes blondes. Votre état n'est
pas le sommeil de plomb qui distingue les belles organisations
fatiguées, mais une somnolence indicible qui rappelle les rêvasseries
du matin. L'excès du café, comme celui du thé, produit une grande
sécheresse dans la peau qui devient brûlante. Le café met souvent
en sueur et donne une violente soif. Chez ceux qui arrivent à
l'abus, la salivation est épaisse et presque supprimée.

~*~
DU
TABAC
Je n'ai pas gardé sans raison le tabac pour le dernier ; d'abord
cet excès est le dernier venu, puis il triomphe de tous les autres.
La nature a mis des bornes à nos plaisirs. Dieu me garde de taxer
ici les vertus militantes de l'amour, et d'effaroucher d'honorables
susceptibilités ; mais il est extrêmement avéré qu'Hercule doit
sa célébrité à son douzième travail, généralement regardé comme
fabuleux, aujourd'hui que les femmes sont beaucoup plus tourmentées
par les fumées des cigares que par le feu de l'amour. Pour le
sucre, le dégoût arrive promptement chez tous les êtres, même
chez les enfants. Quant aux liqueurs fortes, l'abus donne à peine
deux ans d'existence ; celui du café procure des maladies qui
ne permettent pas d'en continuer l'usage. Au contraire, l'homme
croit pouvoir fumer indéfiniment. Erreur. Broussais, qui fumait
beaucoup, était taillé en hercule ; il devait, sans excès de travail
et de cigares, dépasser la centaine : il est mort dernièrement
à la fleur de l'âge, relativement à sa construction cyclopéenne.
Enfin un dandy tabacolâtre a eu le gosier gangréné, et, comme
l'ablation a paru justement impossible, il est mort. Il est inouï
que Brillat-Savarin, en prenant pour titre de son ouvrage Physiologie
du Goût, et après avoir si bien démontré le rôle que jouent dans
ses jouissances les fosses nasales et palatales, ait oublié le
chapitre du tabac. Le tabac se consomme aujourd'hui par la bouche
après avoir été longtemps pris par le nez : il affecte les doubles
organes merveilleusement constatés chez nous par Brillat-Savarin
: le palais, ses adhérences, et les fosses nasales. Au temps où
l'illustre professeur composa son livre, le tabac n'avait pas,
à la vérité, envahi la société française dans toutes ses parties
comme aujourd'hui. Depuis un siècle, il se prenait plus en poudre
qu'en fumée, et maintenant le cigare infecte l'état social. On
ne s'était jamais douté des jouissances que devait procurer l'état
de cheminée. Le tabac fumé cause en prime abord des vertiges sensibles
; il amène chez la plupart des néophytes une salivation excessive,
et souvent des nausées qui produisent des vomissements. Malgré
ces avis de la nature irritée, le tabacolâtre persiste, il s'habitue.
Cet apprentissage dure quelquefois plusieurs mois. Le fumeur finit
par vaincre à la façon de Mithridate, et il entre dans un paradis.
De quel autre nom appeler les effets du tabac fumé ? Entre le
pain et du tabac à fumer, le pauvre n'hésite point ; le jeune
homme sans le sou qui use ses bottes sur l'asphalte des boulevards,
et dont la maîtresse travaille nuit et jour, imite le pauvre ;
le bandit de Corse que vous trouvez dans les rochers inaccessibles
ou sur une plage que son oeil peut surveiller, vous offre de tuer
votre ennemi pour une livre de tabac. Les hommes d'une immense
portée avouent que les cigares les consolent des plus grandes
adversités. Entre une femme adorée et le cigare, un dandy n'hésiterait
pas plus à la quitter que le forçat à rester au bagne s'il devait
y avoir du tabac à discrétion ! Quel pouvoir a donc ce plaisir
que le roi des rois aurait payé de la moitié de son empire, et
qui surtout est le plaisir des malheureux ? Ce plaisir, je le
niais, et l'on me devait cet axiome

VI
FUMER UN CIGARE, C'EST FUMER DU FEU.
Je dois à George Sand la clef de ce trésor ; mais je n'admets
que le houka de l'Inde, ou le narguilé de la Perse. En fait de
jouissances matérielles, les Orientaux nous sont décidément supérieurs.
Le houka, comme le narguilé, est un appareil très élégant ; il
offre aux yeux des formes inquiétantes et bizarres qui donnent
une sorte de supériorité aristocratique à celui qui s'en sert
aux yeux d'un bourgeois étonné. C'est un réservoir, ventru comme
un pot du Japon, lequel supporte une espèce de godet en terre
cuite où se brûlent le tabac, le patchouli, les substances dont
vous aspirez la fumée, car on peut fumer plusieurs produits botaniques,
tous plus divertissants les uns que les autres. La fumée passe
par de longs tuyaux en cuir de plusieurs aunes, garnis de soie,
de fil d'argent, et dont le bec plonge dans le vase au-dessus
de l'eau parfumée qu'il contient, et dans laquelle trempe le tuyau
qui descend de la cheminée supérieure. Votre aspiration tire la
fumée, contrainte à traverser l'eau pour venir à vous par l'horreur
que le vide cause à la nature. En passant par cette eau, la fumée
s'y dépouille de son empyreume, elle s'y rafraîchit, s'y parfume
sans perdre les qualités essentielles que produit la carbonisation
de la plante, elle se subtilise dans les spirales du cuir, et
vous arrive au palais, pure et parfumée. Elle s'étale sur vos
papilles, elle les sature, et monte au cerveau, comme des prières
mélodieuses et embaumées vers la Divinité. Vous êtes couché sur
un divan, vous êtes occupé sans rien faire, vous pensez sans fatigue,
vous vous grisez sans boire, sans dégoût, sans les retours sirupeux
du vin de Champagne, sans les fatigues nerveuses du café. Votre
cerveau acquiert des facultés nouvelles, vous ne sentez plus la
calotte osseuse et pesante de votre crâne, vous volez à pleines
ailes dans le monde de la fantaisie, vous attrapez vos papillonants
délires, comme un enfant d'une gaze qui courrait dans une prairie
divine après des libellules, et vous les voyez sous leur forme
idéale, ce qui vous dispose à la réalisation. Les plus belles
espérances passent et repassent, non plus en illusions, elles
ont pris un corps, et bondissent comme autant de Taglioni, avec
quelle grâce ! vous le savez, fumeurs ! Ce spectacle embellit
la nature, toutes les difficultés de la vie disparaissent, la
vie est légère, l'intelligence est claire, la grise atmosphère
de la pensée devient bleue ; mais, effet bizarre, la toile de
cet opéra tombe quand s'éteint le houka, le cigare ou la pipe.
Cette excessive jouissance, à quel prix l'avez-vous conquise ?
Examinons. Cet examen s'applique également aux effets passagers
produits par l'eau-de-vie et le café. Le fumeur a supprimé la
salivation. S'il ne l'a pas supprimée, il en a changé les conditions,
en la convertissant en une sorte d'excrétion plus épaisse. Enfin,
s'il n'opère aucune espèce de sputation, il a engorgé les vaisseaux,
il en a bouché ou anéanti les suçoirs, les déversoirs, papilles
ingénieuses dont l'admirable mécanisme est dans le domaine du
microscope de Raspail, et desquels j'attends la description, qui
me semble d'une urgente utilité. Demeurons sur ce terrain. Le
mouvement des différentes mucosités, merveilleuse pulpe placée
entre le sang et les nerfs, est l'une des circulations humaines
les plus habilement composées. Ces mucosités sont si essentielles
à l'harmonie intérieure de notre machine, que, dans les violentes
émotions, il s'en fait en nous un rappel violent pour soutenir
leur choc à quelque centre inconnu. Enfin, la vie en a tellement
soif, que tous ceux qui se sont mis dans de grandes colères peuvent
se souvenir du dessèchement soudain de leur gosier, de l'épaississement
de leur salive et de la lenteur avec laquelle elle revint à son
état normal. Ce fait m'avait si violemment frappé, que j'ai voulu
le vérifier dans la sphère des plus horribles émotions. J'ai négocié
longtemps à l'avance la faveur de dîner avec des personnes que
des raisons publiques éloignent de la société : le chef de la
police de sûreté et l'exécuteur des hautes oeuvres de la cour
royale de Paris, tous deux d'ailleurs citoyens, électeurs, et
pouvant jouir des droits civiques comme tous les autres Français.
Le célèbre chef de la police de sûreté me donna pour un fait sans
exception que tous les criminels qu'il avait arrêtés sont demeurés
entre une et quatre semaines avant d'avoir recouvré la faculté
de saliver. Les assassins étaient ceux qui la recouvraient le
plus tard. L'exécuteur des hautes oeuvres n'avait jamais vu d'homme
cracher en allant au supplice, ni depuis le moment où il lui faisait
la toilette. Qu'il nous soit permis de rapporter un fait que nous
tenons du commandant même sur le vaisseau de qui l'expérience
a eu lieu, et qui corrobore notre argumentation. Sur une frégate
du roi, avant la Révolution, en pleine mer, il y eut un vol commis.
Le coupable était nécessairement à bord. Malgré les plus sévères
perquisitions, malgré l'habitude d'observer les moindres détails
de la vie en commun qui se mène sur un vaisseau, ni les officiers,
ni les matelots ne purent découvrir l'auteur du vol. Ce fait devint
l'occupation de tout l'équipage. Quand le capitaine et son état-major
eurent désespéré de faire justice, le contremaître dit au commandant
: - Demain matin, je trouverai le voleur. Grand étonnement. Le
lendemain, le contremaître fait ranger l'équipage sur le gaillard
en annonçant qu'il va rechercher le coupable. Il ordonne à chaque
homme de tendre la main, et lui distribue une petite quantité
de farine. Il passe la revue en commandant à chaque homme de faire
une boulette avec la farine en y mêlant de la salive. Il y eut
un homme qui ne put faire sa boulette, faute de salive. - Voilà
le coupable, dit-il au capitaine. Le contremaître ne s'était pas
trompé. Ces observations et ces faits indiquent le prix qu'attache
la nature à la mucosité prise dans son ensemble, laquelle déverse
son trop-plein par les organes du goût, et qui constitue essentiellement
les sucs gastriques, ces habiles chimistes, le désespoir de nos
laboratoires. La médecine vous dira que les maladies les plus
graves, les plus longues, les plus brutales à leur début, sont
celles que produisent les inflammations des membranes muqueuses.
Enfin le coryzza, vulgairement nommé rhume de cerveau, ôte pendant
quelques jours les facultés les plus précieuses, et n'est cependant
qu'une légère irritation des muqueuses nasales et cérébrales.
De toute manière, le fumeur gène cette circulation, en supprimant
son déversoir, en éteignant l'action des papilles, ou leur faisant
absorber des sucs obturateurs. Aussi, pendant tout le temps que
dure son travail, le fumeur est-il presque hébété. Les peuples
fumeurs, comme les Hollandais, qui ont fumé les premiers en Europe,
sont essentiellement apathiques et mous ; la Hollande n'a aucun
excédent de population. La nourriture ichthyophagique à laquelle
elle est vouée, l'usage des salaisons, et un certain vin de Touraine
fortement alcoolisé, le vin de Vouvray, combattent un peu les
influences du tabac ; mais la Hollande appartiendra toujours à
qui voudra la prendre : elle n'existe que par la jalousie des
autres cabinets qui ne la laisseraient pas devenir française.
Enfin, le tabac, fumé ou chiqué, a des effets locaux dignes de
remarques. L'émail des dents se corrode, les gencives se tuméfient
et secrètent un pus qui se mêle aux éléments et altère la salive.
Les Turcs, qui font un usage immodéré du tabac, tout en l'affaiblissant
par des lessivages, sont épuisés de bonne heure. Comme il est
peu de Turcs assez riches pour posséder ces fameux sérails où
ils pourraient abuser de leur jeunesse, on doit admettre que le
tabac, l'opium et le café, trois agents d'excitation semblables,
sont les causes capitales de la cessation des facultés génératives
chez eux, où un homme de trente ans équivaut à un Européen de
cinquante ans. La question du climat est peu de chose : les latitudes
comparées donnent une trop faible différence.

~*~
CONCLUSION
La régie fera sans doute contredire ces observations sur les excitants
qu'elle a imposés ; mais elles sont fondées, et j'ose avancer
que la pipe entre beaucoup dans la tranquillité de l'Allemagne
; elle dépouille l'homme d'une certaine portion de son énergie.
Le fisc est de sa nature stupide et anti-social ; il précipiterait
une nation dans les abîmes du crétinisme, pour se donner le plaisir
de faire passer des écus d'une main dans une autre, comme font
les jongleurs indiens. De nos jours, il y a dans toutes les classes
une pente vers l'ivresse que les moralistes et les hommes d'Etat
doivent combattre ; car l'ivresse, sous quelque forme qu'elle
se manifeste, est la négation du mouvement social. L'eau-de-vie
et le tabac menacent la société moderne. Quand on a vu à Londres
les palais du gin, on conçoit les sociétés de tempérance. Brillat-Savarin,
qui, l'un des premiers, a remarqué l'influence de ce qui entre
dans la bouche sur les destinées humaines, aurait pu insister
sur l'utilité d'élever sa statistique au rang qui lui est dû,
en faisant la base sur laquelle opéreraient de grands esprits.
La statistique doit être le budget des choses ; elle éclairerait
les graves questions que soulèvent les excès modernes relativement
à l'avenir des nations. Le vin, cet excitant des classes inférieures,
a, dans son alcool, un principe nuisible ; mais au moins veut-il
un temps indéfinissable, en rapport avec les constitutions, pour
faire arriver l'homme à ces combustions instantanées, phénomènes
extrêmement rares. Quant au sucre, la France en a été longtemps
privée, et je sais que les maladies de poitrine, qui, par leur
fréquence dans la partie de la génération née de 1800 à 1815,
ont étonné les statisticiens de la médecine, peuvent être attribuées
à cette privation ; comme aussi le trop grand usage doit amener
des maladies cutanées. Certes, l'alcool qui entre comme base dans
le vin et dans les liqueurs dont l'immense majorité des Français
abusent, le café, le sucre, qui contient des substances phosphorescentes
et phlogistiques et qui devient d'un usage immodéré, doivent changer
les conditions génératives, quand il est maintenant acquis à la
science que la diète ichtyophagique influe sur les produits de
la génération. La régie est peut-être plus immorale que ne l'était
le jeu, plus dépravante, plus anti-sociale que la roulette. L'eau-de-vie
est peut-être une fabrication funeste dont les débits devraient
être surveillés. Les peuples sont de grands enfants, et la politique
devrait être leur mère. L'alimentation publique, prise dans son
ensemble, est une partie immense de la politique et la plus négligée
; j'ose même dire qu'elle est dans l'enfance. Ces cinq natures
d'excès offrent toutes une similitude dans le résultat : la soif,
la sueur, la déperdition de la mucosité, la perte des facultés
génératives, qui en est la suite. Que cet axiome soit donc acquis
à la science de l'homme :
VII
TOUT EXCES QUI ATTEINT LES MUQUEUSES ABREGE LA VIE.
L'homme n'a qu'une somme de force vitale ; elle est répartie également
entre la circulation sanguine, muqueuse et nerveuse ; absorber
l'une au profit des autres, c'est causer un tiers de mort. Enfin,
pour nous résumer par une image axiomatique :
VIII
QUAND LA FRANCE ENVOIE SES CINQ CENT MILLE HOMMES AUX PYRENEES,
ELLE NE LES A PAS SUR LE RHIN. AINSI DE L'HOMME. HONORE DE BALZAC.

Honoré
de Balzac et la comédie humaine
Biographie
et bibliographie (trés complet)