Je
dispose les ingrédients avec le plaisir de l'écolier
qui, le jour de la rentrée, sort de sa trousse son petit
matériel flambant neuf. Le lard (environ 150 gr), les trois
oignons (j'hésite entre les jaunes et les blancs, mais
pas longtemps, car les blancs sont frais et le blanc ne doit-il
pas accompagner comme une traîne la seiche que j'invente),
l'ail (une gousse, ai-je écrit, j'en mets deux, la générosité
paie parfois en cuisine quand elle n'est pas compulsive), le persil
(souvent je le néglige, quelquefois même je l'oublie.
Hormis la couleur, et c'est en vérité déjà
beaucoup, il me semblait jusqu'alors ne pas changer grand-chose
à ce qu'il venait saupoudrer, je trouvais son bouquet un
peu pâle à coté de celui de la menthe ou de
la divine coriandre; mais ni la menthe ni la coriandre ne le peuvent
avantageusement remplacer, ne le peuvent remplacer tout court,
le persil ne s'impose pas, il ne supplante pas, il ne magnifie
pas même mais il s'entremet, ce qui en cuisine vaut son
pesant d'or. Les entremetteurs ménagent d'imperceptibles
ponts entre des ingrédients qui n'ont pas tout à
fait l'habitude de se fréquenter, ici peut être entre
le lard qu'on pense plus volontier terrien et les cheveux iodés).
On
se souvient rarement de ce qu'on a mangé même si
on se souvient du plaisir qu'on a pris ou pas, des hotes, d'un
instant de la conversation peut être. Mais gouter la cuisine
et plus encore la faire, c'est à coup sûr pouvoir
mettre ses souvenirs en bouche, les remacher, en distiller ce
qui les compose et non pas les avoir sur le bout de la langue,
mais les saliver, les mettre à l'épreuve de la langue.
Tournés et retournés dans le jus de la bouche, les
souvenirs sont là dans le vif du sujet. La langue des souvenirs,
la langue devenue le milieu du corps, comme elle le serait sur
un dessin de tout petit enfant, langue fine et acérée
des sorcières, langue charnue des aimables nains des contes,
langue fourchue qui effraie autant qu'elle excite les appetits.
Je me souviens du geste d'un homme qui, comme il se caressait
à mes cheveux, les prit soudain voracement dans sa bouche.
C'était un geste presque charmant et à la fois d'une
rare obscénité.
Il me donna la chair de poule de dégout et de consentement
mélangés. Il se noyait en mes cheveux comme s'ils
avaient été longs et torsadés jusqu'à
mes hanches, il se perdait là-dedans comme s'ils avaient
été tout ensemble une forêt obscure et ses
clairières radieuses, il s'engloutissait dessous comme
s'il n'eût rien tant désiré que de disparaître
à jamais. Il se noyait. Si bien qu'il me semble toujours
que les cheveux d'une amoureuse sont longs et onduleux, même
et surtout en rêve, dans le rêve éveillé
où on devient cette amoureuse que retenaient prisonnière
nos cheveux courts, il me semble toujours que les cheveux d'une
amoureuse sont longs et onduleux comme une eau tumultueuse où
on risque chaque seconde de perdre pied, autant celle qui porte
la rivière et se laisse entraîner à son irresistible
courant que celui que la chevelure imaginaire couvre et découvre
jusqu'au vertige. Les cheveux de Mélisande n'étaient
immenses que pour Pelléas, remplis du chant de la mer infinie
et mortelle, tandis que pour Golaud ils sont simplement beaux.
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