Hervé
THIS est impliqué depuis l'ouverture de notre site (Juin 2000) ,
il répond à nos questions aussi variées et nombreuses posées directement
ou indirectement . Nous nous faisons aussi l'intermédiaire
des internautes qui visitent notre site.
Dès
l' ouverture de notre site nous avons ouvert un chapitre entier
consacré à la Gastronomie moléculaire, mis à jour régulièrement.
C'est un aspect « neuf » et « rénové » de la
cuisine que propose maintenant, depuis plusieurs années, ce chercheur
passionné et passionnant, bouillonnant. Il séduit autant qu'il suscite
de controverses !.
La
première fois que j'ai ouvert un livre d'Hervé This, c'est la colère
et la vexation qui m'ont envahis (comment ? de quoi je me mêle ?),
mais j'ai du me rendre à l'évidence que la chimie avait un rôle
majeur dans la cuisine et que, finalement, un chimiste serait plus
clair dans ses explications !
Lorsque, sur Internet, alors que je visionnais une conférence, Hervé
This annonçait qu'il répondait à toutes les questions que l'on pourrait
lui adresser par mail, j'ai voulu vérifier si cela était possible.
Hervé m'a alors répondu que je venais de mettre en application un
des précepte du grand scientifique britannique Michael Faraday :
« Vérifier toujours ce que l'on vous dit.»
Depuis
nous entretenons une correspondance régulière et studieuse.
Bien
entendu, comme toute personne raisonnable, j'opère un « tri »
dans les informations que m'offrent la gastronomie moléculaire,
à savoir l'utilisation pratique et exacte des conclusions
des expérimentations. Hervé This :
on l'aime, on ne l'aime pas, il intéresse, amuse, agace,
énerve, fascine, mais il ne laisse pas indifférent.
Col
mao et gilet , le sourire omniprésent et le débit verbal bien cadencé,
il captive, occupe l' espace et captive l'auditoire tout comme
ses lecteurs.
Un caractère bien trempé, Hervé This a réponse à tout (ou presque)
car il a beaucoup travaillé et déjà
préparé sa réponse avant que vous ayez fini de la poser ;
parfois, on se sent entraîné dans une spirale .. Hervé This est
dans son trip ! Certainement qu'au Moyen Age Hervé aurait terminé
sa carrière sur le bûcher. Aujourd'hui adulé ou contredit certains
lui souhaitent de brûler sur le bûcher des vanités et d'autres qu'il
se décide à « mettre enfin le feu » et de bousculer les
ancrages au passé ; lui préfère temporiser, réfléchir lentement
et construire avec stratégie un plan ambitieux de rénovation de
la cuisine.
Hervé
This propose de planifier, de calmer le jeu en avançant sur un terrain
neuf ; c'est en cela que son travail de pionnier est intéressant
et sa démarche courageuse. Pénétrer le monde de la Cuisine est très
difficile lorsque l'on n'appartient pas à la corporation.
L'objet
de cet entretien est aussi une façon de permettre à Hervé This de
recadrer son action face à la profession, mais aussi au monde enseignant.
Bertrand
Simon : Cher Hervé, merci de bien vouloir te prêter
à ce nouvel interrogatoire !
Chacun connaît maintenant ton cursus, ainsi que la profusion d'informations
que tu diffuses par le biais des médias aussi variés que télé, presse,
Internet et conférences.
Pour
nos visiteurs que penses tu en toute impartialité de notre site
et de son contenu ?
Hervé
This :
Je n'étais pas allé sur le site depuis longtemps, faute d'une seconde
pour respirer. Félicitations : il devient tout à fait imposant.
C'est
difficile d'être juge et partie : puisque le site met la gastronomie
moléculaire en avant, je ne peux que lui adresser des remerciements.
Si je fais le travail dont une partie est publiée, sur le site et
ailleurs, c'est parce que je le crois utile : je n'oublie pas
que je suis payé par les contribuables français et européens, que
je suis à leur service, par conséquent. Du coup, un site qui fait
l'écho (amical) des résultats et travaux de la gastronomie moléculaire,
c'est du bonheur ! Quant à faire des critiques à ce site ?
Il faudrait que j'en sois capable : dans le livre Gargantua,
de Rabelais, Frère Jean des Entommeures, à qui l'on proposait la
direction d'une abbaye, répondait : comment pourrais je gouverner
autrui, moi qui ne me gouverne pas moi-même ? De la même façon,
comment oserais-je faire des critiques, moi qui ne suis même pas
certain de faire bien ce que je fais ?
Peux
tu nous presenter ta spécialité scientifique et ses aboutissements ?
Hervé
This :
J'ai compris récemment
l'enjeu et la mission de la gastronomie moléculaire. Considérons
la cuisine. C'est une partie du monde où nous vivons, tout comme
l'univers, ou le globe terrestre, ou les organismes vivants, ou
les plantes, ou encore les molécules. Pour chaque partie du monde,
il y a possibilité de chercher à comprendre, et l'activité qui fait
cette exploration, par la méthode expérimentale (observer, modéliser,
c'est-à-dire proposer des mécanismes qui explique l'observation
faite, faire des expériences pour tester les modèles, puis recommencer
à améliorer l'explication trouvée), c'est la science.
Pour
chaque partie du monde, il y a une science particulière : la géologie pour le globe
terrestre, l'astronomie pour l'univers, la biologie pour le monde
vivant, la botanique pour les plantes, la chimie pour les molécules.
et la gastronomie moléculaire pour la cuisine.
Du
coup, on comprend que la gastronomie moléculaire n'est ni une technique
(la cuisine), ni une technologie. C'est de la science, qui a maintenant
deux missions principales : comprendre les « définitions »
données par les recettes (dans une recette de compote de poires,
la « définition », c'est de mettre des poires avec du
sucre et de l'eau et de chauffer), et d'explorer les « précisions »
qui accompagnent les définitions (par exemple, on dit qu'il faut
ajouter du jus de citron aux poires pour les empêcher de noircir).
Une
remarque en passant : la gastronomie moléculaire ne se confond
donc pas avec la « cuisine raisonnée, contrairement à ce qui
est parfois écrit, puisque la cuisine raisonnée est de la cuisine,
tandis que la gastronomie moléculaire est de la recherche scientifique.
Evidemment,
la recherche fondamentale débouche sur un tas d'applications technologiques.
Et c'est ainsi que, chaque mois, je donne une idée de science à
mon ami Pierre Gagnaire, qui crée à partir de ces idées des chefs
d'ouvre culinaires. J'invite à voir le site http://www.pierre-gagnaire.com,
rubrique « science et cuisine ».
En
quelques années le paysage culinaire français a évolué : les
magazines, les émissions télé et la starisation des cuisiniers,
qu'ils soient étoiles, toqués ou plus modestes, semblent être une
tendance tenace. Que penses-tu des chefs « Stars », et
médiatisés ? Comment perçois tu les chefs qui ont un peu abandonné
leurs cuisines pour faire du business ? Que penses tu de ce
changement ?
Hervé
This :
Tout d'abord, je
dis partout que l'art culinaire est un des plus grands, un des plus
beaux, parce que l'un des plus complets : il met en ouvre,
l'olfaction, la « sapiction » (détection des saveurs),
l'ouie (le croustillant !), la vision.
Il
est donc normal que les artistes culinaires, que je refuse de confondre
avec les artisans culinaires, soient aussi adulés, voire davantage,
que les musiciens, sculpteurs, peintres.
Donc
jamais un cuisinier de talent ne sera jamais assez starifié !
Maintenant,
pour revenir à la question, je dénonce des confusions. Il y a d'abord
cette différence entre l'artisan et l'artiste culinaire, tout comme
en peinture un peintre en bâtiment n'est pas un artiste comparable
à Rembrandt ou à Rubens. Dans l'artisanat, il y a l'idée de répétition,
de travail bien fait, conforme à des canons traditionnels ;
dans l'art, il y surtout l'innovation, la création, l'émotion, l'esthétique.
D'ailleurs,
ce mot esthétique m'incite à revendiquer une autre distinction importante :
l'art culinaire vise le beau ; mais le beau à manger, c'est
le bon. Il ne faut pas confondre l'esthétique culinaire, qui concerne
le Bon, avec l'esthétique visuelle (le beau à voir), qui n'est qu'une
toute petite partie de l'art culinaire. Une pièce en glace taillée
ou en sucre tiré, ce n'est pas de l'art culinaire ; c'est de
la sculpture.
Cela
étant, ces pièces ne sont pas inutiles, car elles contribuent à
la gastronomie, laquelle, contrairement à la cuisine, ne se résume
pas au contenu de l'assiette. Pourquoi se priver du plaisir des
verres qui brillent, des couverts qui étincèlent, des nappes au
tissu épais, des surtouts de table ciselés, de l'ensemble de l'environnement
de l'assiette. Après tout, un diamant mérite un écrin, non ?
Maintenant,
une troisième distinction : entre restaurateur et cuisinier.
Restaurateur, c'est celui qui fait des restaurants, qui les anime.
Cuisinier, c'est celui qui fait de la cuisine. Evidemment, pour
les raisons exposées précédemment, je suis surtout émerveillé par
les cuisiniers !
Est
ce qu'on ne se moque pas un peu de monde quand on défend une valeur
très chauvine ou territoriale d'un produit particulier ?
Hervé
This :
C'est une question
importante, qui renvoie, selon moi, à de la science (contrairement
à une idée répandue, on n'a pas trop de science ; au contraire,
on en manque !). Un de mes collègues de l'INRA de Clermont
Ferrand, Jean-Baptiste Coulon, a bien démontré, pour le cas du reblochon,
que le goût change selon que les vaches paissent sur l'adret ou
sur l'hubac.
Pour
les bières, aussi, on sait que les fermentations changent de village
en village.
Cet
effet est très général, et il explique pourquoi on ne fera jamais
de Munster en Normandie, ni de camembert en Californie ! Le
terroir existe, et les paysages ont leur importance. Il ne s'agit
pas d'être chauvin, mais il faut reconnaître qu'il y a, pour un
même procédé de transformation, une différence de qualité entre
le haut et le bas d'une pente, dans un vignoble. A mon sens, il
faut beaucoup de bonne recherche pour démontrer ce fait. Elle s'impose
aujourd'hui plus que jamais, et l'INRA a en son sein des gens de
grande qualité pour faire cette recherche nationalement importante.
N'y
a t'il pas véritablement une surenchère en matière argumentaire
sur les spécificités d'une saveur au regard d'un territoire délimité.
Hervé
This :
Saveurs : je
répète partout que les saveurs sont ce que perçoivent les papilles,
et qu'il n'y en a pas seulement quatre, mais sans doute un nombre
infini.
Passons,
je suppose que tu voulais parler de goûts. Spécificité des goûts
en relation au terroir : de plus en plus de travaux le montrent.
Donc il y a des messages justes à donner.
Quant
aux goûts des produits de terroirs, il existe des bijoux, il faut
le répéter. Je me souviens d'une huile de pistacle de M. Guénard,
dans le centre de la France, qui était superbe. Ou de certaines
huiles de Nyons qui étaient remarquables. Parmi les munsters, j'en
connais pour lesquels je ferais des centaines de kilomètres, et,
plus près de chez moi, je sais les coins où les bolets sont meilleurs
qu'ailleurs. Les vins ? La démonstration n'est plus à faire
pour certains, qui sont tout à fait extraordinaires.
Non,
tous les produits ne sont pas de même qualité : quand un producteur
se donne du mal, quand une terre a des caractéristiques favorables,
un climat spécial, alors les goûts peuvent être tout à fait inédits.
La
technique est-elle fatalement liée à des arguments territoriaux,
une saucisse de Morteau AOP sera-t-elle différente de la même saucisse
réalisée a la même altitude, par un personnel qui travaille dans
la fabrique voisine ?
Hervé
This :
Là encore, j'ai
répondu que le vivant était très particularisé, spécifique du paysage,
du terroir. pour les produits fermentés. L'INRA vient d'organiser
un colloque passionnant à ce sujet.
D'ailleurs, ce qui est passionnant, c'est de voir comment
les techniques se sont adaptées aux terroirs, souvent, et comment
elles peuvent encore progresser. A bas le mythe de l'âge d'or :
vive l'idée selon laquelle le monde de demain sera meilleur que
celui d'aujourd'hui, si nous travaillons pour qu'il le soit.
Tu
as tissé des liens très
étroits avec le monde professionnel, le monde technologique, le
monde scientifique (bien sûr) et le monde enseignant. Quelle est
la destinée de ce formidable réseau ?
Hervé
This :
Je cherche à travailler
efficacement, dans le cadre de cette gastronomie moléculaire que
j'ai créée.
L'idée
tient sur une citation de Paul Valéry : « Si vous voulez
que les hommes s'entendent, faites-leur faire des choses ensemble ».
Pour
avancer, nous devons tous travailler ensemble, sans hiérarchie entre
les techniciens, les technologues et les scientifiques. La science
doit être au service du vrai monde, celui de l'industrie, du commerce,
de l'artisanat. Je maintiens que la science éclaire la technologie :
par exemple, quand on pédale sur un vélo, il faut pousser sur les
pédales (geste technique), mais il faut un vélo bien construit (technologie),
et il ne faut pas oublier de regarder où l'on va (science).
Pour
ce qui concerne l'enseignement, j'y suis attaché tout particulièrement,
parce que je lui confie mes enfants, qui sont ce que j'ai de plus
cher. La question que je pose au monde enseignant est la suivante :
je vous confie mes enfants pour que vous les rendiez plus malin,
plus intelligent (peu importe les mots), pas plus bêtes ; comment
allez vous faire ?
Il
y aurait beaucoup à dire sur cette question de l'intelligence et
de l'enseignement, mais je préfère prouver le mouvement en marchant.
Nous avons introduit dans les écoles primaires les « Ateliers
expérimentaux du goût » et d'autres projets, qui font faire
à des enfants un mètre cube de blanc en neige avec un seul blanc
d'ouf, afin de leur faire comprendre pourquoi le blanc en neige
est blanc (en fait, il ne l'est pas) et pourquoi il est ferme. Le
but final, c'est de donner de la méthode.
En
passant je lutte contre les recettes, parce que ce sont des protocoles
qui rendent idiots l'individu, qu'ils condamnent à un exécutant.
Nous avons tous un cerveau, personne n'est « manuel »
(ni intellectuel, d'ailleurs) ; vive l'alliance de la main
et de la tête !
(complément extrait
d'un e-mail simultané de Hervé This : Luc Ferry vient
de me demander à l'instant même de contribuer à mettre de la cuisine
(hybridée de science) dans les cours de technologie de tous les
collèges!
Te
sens tu mieux accepté par le monde professionnel ou par le monde
enseignant ?
Hervé
This :
C'est une question
que je ne me pose pas : je fais ce que je pense devoir faire,
avec honnêteté, réflexion, courage. De toute façon, je me sens accepté
partout, et ma vie est merveilleuse : j'y vois non pas une
reconnaissance de mon intelligence, qui est très médiocre, mais
de mon travail, qui est incessant et honnête.
Quel
est ton avis sur la formation hôtelière ?
Hervé
This :
Il est très hétérogène,
parce que les lycées professionnels ne sont pas les lycées hôteliers,
et que ces derniers ne sont pas des CFA. J'y rencontre des tas de
professeurs merveilleux, ouverts, attentifs à leurs élèves, et des
tas d'élèves attentifs et intéressés.
Tout
ce corps de l'Education nationale, pour peu qu'il s'unisse, peut
faire des choses grandioses. Je vois la vitesse extraordinaire à laquelle se développent les Ateliers
de gastronomie moléculaire. Au Lycée Jean Monnet, de Limoges, par
exemple, la classe qui faisait cet atelier a eu 100 pour cent de
réussite au bac !
Et
puis, j'ai vu aussi que l'Education nationale n'est pas un mamouth,
contrairement à ce qui a été dit : en un an, un groupe de travail
dirigé par l'inspecteur général Christian Petitcolas a balayé des
idées fausses qui dataient d'un siècle, dans le référentiel CAP
cuisine. Je ne crois pas que nous ayons été des vandales, au contraire.
Il faut être prudent, dans ces changements : garder le meilleur
de l'ancien, et changer tout ce qui doit l'être pour que demain
soit encore plus beau qu'aujourd'hui, pour que les élèves soient
encore plus heureux d'apprendre la cuisine, que nous leur donnions
plus de méthodes pour qu'ils soient de bons professionnels.
Aujourd'hui,
j'ai une nouvelle lubie, toutefois : puisque la cuisine, c'est
d'abord de l'amour (le cuisinier doit donner du bonheur au mangeur,
les commensaux sont importants), de l'art et de la technique, il
faudrait tout réformer pour qu'enfin, soient données (explicitement)
des cours d'amour, d'art et de technique. Avant de réformer, toutefois,
il faudra apprendre à donner du bonheur (ce que j'appelle de l'amour),
et mieux comprendre la composante artistique de la cuisine. C'est
une recherche que je fais notamment avec mon ami Pierre Gagnaire
.
Ta
capacité à écouter et à répondre ne devient-elle pas un handicap
dans ton souci de recherche ? Ne te sens tu pas victime de
ton succès ?
Hervé
This :
Si, mais je dors
peu, et je reste capable de travailler beaucoup, parce que j'ai
la chance inouie d'être payé pour faire ce que j'aime ! Du
coup, pas de vacances, pas de week end. Je le répète, j'ai la chance
de faire ce que j'aime toute la journée, et j'essaie de me rendre
utile à ceux qui me paye : les citoyens français et européens
(Europe, car il y a un projet européen nommé Inicon, qui vise le
perfectionnement des ustensiles culinaires, voir inicon.net !
Que
réponds tu aux gens qui craignent ton importance dans le choix des programmes
de formation ?
Hervé
This :
Je ne réponds généralement
qu'une chose : avant de critiquer, il faut proposer. Le monde
de demain doit être meilleur que celui d'aujourd'hui : que
proposez vous pour qu'il le soit ? Et puis, n'oublions pas
que je ne suis pas de l'Education nationale : personne n'est
obligé de faire ce que je propose !
Qu'est-ce
qui te plaît en cuisine : l'ambiance, la créativité, la magie,
la chimie ou est-ce un tout ?
Hervé
This :
La cuisine, c'est
merveilleux précisément parce que c'est de l'amour, de l'art et
de la technique. L'amour, c'est extraordinaire. L'art, c'est magique.
Et la technique est passionnante, quand on sait s'émerveiller de
tout : un blanc d'ouf (qui est jaune : regardez bien)
que l'on cuit et qui devient solide et blanc, n'est-ce pas quasi
miraculeux ?
Pour
ma part, mais c'est très personnel, je suis heureux de reposer sur
trois pieds qui sont la science (vive la science, vive la connaissance),
la cuisine (vive l'art culinaire) et la littérature (le grand chimiste
Lavoisier disait que les phénomènes sont décrits par des mots, et
que l'on ne peut pas perfectionner la science sans perfectionner
le langage, et inversement ; donc vive la littérature).
Quels
sont les outils utiles pour débuter en « gastronomie moléculaire » ?
Hervé
This :
La gastronomie moléculaire
étant une exploration scientifique de la cuisine, il faut être bon
physicien, bon chimiste, et bien connaître la cuisine. C'est considérable !
Pour commencer, il faut surtout connaître la cuisine, bien entendu,
ou, du moins, être capable de se poser des questions. Qu'est ce
que cuire ? Pourquoi utilise t on du saccharose (le sucre de
table) plutôt que le glucose pour faire des compotes ? Pourquoi
les soufflés gonflent-ils ?... Bref, il faut être capable de
bien observer, il faut chercher les mécanismes, il faut « tenir
le probable pour faux jusqu'à preuve du contraire », et ainsi
de suite.
Bref,
il faut travailler et se poser constamment des questions.
Que
penses-tu de l'ambiance dans les cuisines ?
Hervé
This :
Impossible de répondre
à une question aussi générale : l'ambiance n'est pas la même
chez Pierre Gagnaire, chez Michel Bras, ou au Plazza, par exemple.
Derrière
les lieux, il y a toujours les femmes et les hommes qui
font ces lieux. Il y a des hommes et des femmes que je préfère,
pour leurs qualités d'honneteté intellectuelle, d'ouverture, leurs
valeurs. Et je préfère certaines valeurs à d'autres, donc certaines
ambiances à d'autres. Plus généralement, j'aime les cuisines humanistes,
celles où tout individu, de l'entremettier au chef, en passant par
la salle, la plonge. est considéré comme un être humain, un frère
(ou une sour) ; a contrario, je n'aime pas les cuisines sexistes,
racistes, aristocrates.
Mais,
dans le fond, je ne suis pas là pour donner des leçons, mais pour
apprendre, explorer, travailler, comprendre, et partager les connaissances
que j'obtiens lors de mes recherches. Et comme je ne suis pas cuisinier,
j'ai du mal à juger.
Que
ressens-tu lorsque tu lis sur une carte une realisation inspirée
de tes decouvertes ou les « pistes » que ta reflexion
a suscitées ?
Hervé
This :
Un bonheur inimaginable.
Un rêve d'enfant concrétisé ! Imaginer que Rembrandt utilise
le tube de peinture bleue que j'ai mis au point : quel honneur !
Je maintiens que c'est une amitié que me font les cuisiniers qui
se servent de ce que j'introduis.
Pour
ma part, j'ai beaucoup plus d'ambition que cela (changer la cuisine !),
mais aussi en matière de culture : on disait de Pasteur qu'il
était « un éveilleur d'âmes ». Si seulement j'étais un
peu sur la voie de ce grand homme, toutes proportions gardées bien
sûr ! La cuisine est belle : montrons le, démontrons le
sans relâche.
Tu
as le privilège de cotoyer les plus grands de notre profession,
tu es écouté, tu es aussi porteur de conseils et ton influence est
vraie. Cette position ne te permet elle pas d'influencer en quelque
sorte le courant culinaire français ?? (notamment en matière
de textures, cuissons, inventions..)
Hervé
This :
Il ya
un siècle, le chimiste Michel Eugène Cheveul, grand pionnier
de la chimie des graisses, avait été nommé directeur de la Manufacture
des Gobelins, et il avait engendré le « néo-impressionnisme »
en découvrant la loi du contraste simultané des couleurs. Aujourd'hui,
j'assiste avec un bonheur inoui à la création d'un néo-impressionnisme
culinaire dû à la gastronomie moléculaire. C'est une première influence.
Surtout,
je m'efforce de questionner la cuisine, de demander aux cuisiniers :
pourquoi faites-vous ce que vous faites ? Ce questionnement
changera peut être des choses.
Dans
le fond, on dit que « science sans conscience n'est que ruine
de l'âme », mais c'est peut être également vrai de la cuisine :
cuisine sans conscience.
Tu
travailles en etroite collaboration avec de nombreux chefs dont
Pierre Gagnaire, ce rapprochement ne fait-il pas de toi egalement
un chef de cuisine qui élabore et qui crée, même si tu te defends
d'être un cuisinier en titre ?
Hervé
This :
Il ne faut pas se
leurrer : je pratique la cuisine depuis que je suis tout petit,
et, chez moi, c'est moi qui cuisine chaque jour. Avec de remarquables
maîtres en cuisine tels que Pierre, je ne suis pas un si mauvais
cuisinier !
En
revanche, il faut raison garder : je me souviens d'une « béarnaise
du XXI e siècle » que j'ai inventée, que je pratique chaque
semaine ou presque à la maison, et que j'ai expliquée à Pierre.
La sienne est 100 fois meilleure que la mienne !
Mais,
dans le fond, c'est bien normal : n'importe qui ne s'improvise
pas Rembrandt en claquant des doigts, et un fabricant de piano,
même le meilleur d'entre eux, n'est pas un grand artiste pour autant.
Donc,
non, décidément, je ne suis pas un artiste culinaire. Oui, j'élabore
et je crée, mais seulement de façon technique. Et là, je fais sans
doute mieux que bien des cuisiniers : qui peut, comme moi,
faire un mètre cube de blanc en neige avec un seul blanc d'ouf ?
La
conclusion de tout
cela, c'est que les ouvres d'art sont belles s'il y a l'idée artistique,
et la réalisation technique. Si je peux contribuer à la partie technique,
tant mieux.
Et
puis, n'oublions pas que mon monde, c'est la science ! C'est
un bon scientifique que je dois être, pas un bon cuisinier.
En
cuisine, nous avons nos maîtres à qui nous vouons un respect inaltérable.
De même, pour toi, Nicholas Kurti a une place importante. Maintenant
que tu es de la confrérie des cuisiniers (académie nationale de
cuisine), chose que de nombreux cuisiniers aimeraient devenir un
jour, qui est ton parrain et quel serait ton mentor ?
Hervé
This :
Désolé, mais je
suis iconoclaste et je déteste les maîtres, les présidents, le pouvoir.
N'étant pas cuisinier, je n'ai de respect pour aucun titre de cuisinier :
ni MOF, ni rien. Je n'ai de respect que pour le travail des hommes,
quand les valeurs véhiculées sont dignes de respect.
En
chimie, de même, je n'accepte aucun autre maître que la Raison,
le travail, la connaissance. Pas de mentor, donc, pas de parrain.
Après tout, je suis assez grand (quoi que.) pour décider ce que
je veux faire.
Et
je déteste l'idée de la dévotion aux grands anciens. Nicholas avait
beau être le président de la Royal Society (l'académie des sciences
anglaises), il avait beau avoir 50 ans de plus que moi, c'était
d'abord un ami, pas un maître.
Pierre
Gagnaire a beau être l'un des plus grands artistes de l'histoire
de la cuisine, ce n'est certainement pas un maître ; c'est
d'abord un ami.
Ce
qui est merveilleux, dans cette idée, c'est que le travail se fait
« en amitié » !
Une
remarque, enfin : ce n'est pas parce que je ne révère pas de
maître que je ne suis pas capable d'admiration pour les chefs d'ouvres,
en art comme en science.
Hervé
This roule pour qui ? L'industrie, l'enseignement, la recherche ,
la société ?
Hervé
This :
Hervé This roule
pour ses enfants, qui sont aussi les vôtres. Nous allons léguer
le monde à ces enfants. Nous avons un devoir de faire que ce monde
s'améliore. J'ai choisi ma citoyenneté, qui n'est pas celle de l'argent :
comme mon vieil ami Jean Claude Pecker, astronome et professeur
au Collège de France, je déplore que l'argent tienne lieu souvent
de valeur morale.
Pour
changer le monde, il faut de la recherche, et après la recherche,
ou associée à elle, il faut de l'enseignement ou, plus généralement,
de la transmission des savoirs, de la raison, des méthodes, de la
connaissance.
Changeons
le monde, ne supportons pas d'être condamné au travail à la chaîne,
distribuons la connaissance, l'intelligence.
Comment
fais tu pour mener de front tant de projets ??
Je
travaille tout le temps, sans jamais m'arrêter. Une recette simple,
donc.
La
Gastronomie moléculaire, on aurait tendance à croire qu'en France
seul Hervé This en est chargé. As-tu d'autres collègues chercheurs
qui développent la même discipline ?
Hervé
This :
En France, je ne
suis pas seul, puisque des lycées hôteliers des lycées professionnels,
des cfa organisent des Ateliers de gastronomie moléculaire, ils
font de la recherche sur les dictons culinaires. Merveilleux.
Il
y a aussi des étudiants qui me font la gentillesse extrême de venir
travailler dans mon laboratoire.
A
l'étranger, il y a un réseau de gens qui se passionnent pour la
discipline : en Espagne, Italie, Angleterre, Allemagne, Belgique,
Suisse, USA, Canada.
Cette
discipline est-elle entrée officiellement dans le domaine universitaire ?
et le souhaites tu ?
Hervé
This :
J'enseigne la gastronomie
moléculaire dans plusieurs universités ou grandes écoles scientifiques.
Et certaines grandes universités scientifiques utilisent la discipline
comme méthodes pédagogique.
La
discipline que tu développes est parfois contredite, controversée. Certains te reprochent
de mettre la « main » sur les contenus de la formation
hôtelière. Que leur réponds tu ?
Hervé
This :
Personne ne m'a
jamais reproché de mettre la main sur les contenus de la formation
hôtelière, désolé de te contredire. Mes interlocuteurs n'ont-ils
pas osé ? Que les timides n'hésitent pas. Je leur répondrais
que je ne suis pas payé par l'Education nationale, mais par l'INRA,
et non pour diriger (voir plus haut : je ne dirige personne,
et moi-même avec difficulté), mais pour faire de la recherche. Des
ministres, des inspecteurs, des recteurs me demandent de détourner
une partie de mon temps (je trouve très précieux celui que je consacre
à la recherche) pour contribuer à rénover des enseignements, introduire
des idées nouvelles. Je le fais, avec un pincement au cour, parce
que ce temps consacré à l'enseignement ne l'est pas à la recherche.
mais si je peux être utile.
D'autre
part, je ne vois pas pourquoi la gastronomie moléculaire serait
controversée. Par qui ? que lui reproche-t-on ? J'attends
un interlocuteur en face à face. De mon côté, je ne vois pas ce
que je pourrais ME reprocher. Le début de l'interview est clair,
il dit ce qu'est la gastronomie moléculaire, et qui pourrait me
reprocher d'explorer la cuisine ? Je n'ennuie personne et j'essaye
de me rendre utile.
D'ailleurs,
il y souvent des « rumeurs », du style « This veut
mettre de la science en cuisine », ou que sais je ? Pourquoi
ne m'interroge-t-on
pas directement ? Pour la science n cuisine, par exemple, je
répondrais très volontiers qu'au contraire, je ne veux pas de science
en cuisne.. Parce que cela n'est pas possible. La cuisine, c'est
une technique ou un art. La science, c'est l'exploration du monde.
Je vois mal comment on mettrait de la science en cuisine, donc.
Pierre Gagnaire m'a un jour demandé s'il fallait qu'il apprenne
la chimie, et je lui ai répondu que non : il faut surtout qu'il
se consacre à son art !
Au
contraire, je plaide pour plus de transparence, et pour un enseignement
culinaire « propre » : nous avons le devoir de dire
que l'huile et l'eau ne se mélangent pas spontanément, que le sel
se dissout dans l'eau et non dans l'huile, que certaines protéines
coagulent quand on les chauffe, et d'autres non, qu'il n'existe
pas quatre saveurs de base, et ainsi de suite.
Il
y a dans le monde enseignant
beaucoup de bonne volonté, et une réelle préoccupation du sort de
leurs élèves. C'est admirable, et je les remercie de leurs efforts,
parce que leurs élèves, ce sont mes enfants ! Du coup, je suis
à leur service, et je ne cherche évidemment pas à la diriger :
je le répète, je n'arrive
même pas à me diriger moi -même.
Pour
ceux qui ne seraient pas convaincus, qu'ils sachent que j'ai quitté
la rédaction en chef de la revue Pour la Science pour entrer à l'INRA,
parce que je voulais être enfin tranquille, à faire ma recherche
seul, dans mon coin, au lieu de diriger une rédaction, de m'occuper
des rédacteurs.
Mais
je suis avec le travail comme l'aimant avec la limaille de fer.
et j'ai maintenant des étudiants au laboratoire. Je cherche à ne
pas les diriger, mais à les aider. Ils ne sont pas à mon service,
mais moi au leur.
Nous
avons discuté en novembre 2000 des trois types de cuissons enseignés
encore dans les écoles hôtelières.Certains ouvrages ont été modifiés
et parlent un autre langage. Est ce que cette première étape marque
un véritable changement de fond dans la façon de « penser »
la cuisine.
Hervé
This : Je
l'espère ! Du coup, les référentiels CAP cuisine ont changé :
on parle maintenant de cuisson avec ou sans brunissement, par contact
avec un solide chaud, un liquide chaud, un gaz chaud, ou par rayonnement.
C'est tout simple. Parfois il y a formation d'une croûte, parfois
pas. La simplicité impose l'observation. Et les termes de griller,
rôtir, sauter. n'ont aucune raison de changer !
Mais
on pourrait encore changer beaucoup de choses, en admettant enfin
que la cuisine, c'est amour, art et technique !
Qu'en
est-il alors des dé bats concernant les modes de cuissons ,
comment vont-ils alors évoluer ?
Je
ne suis pas voyante extralucide, mais je crois que nous avons notre
destin en main. Je préfère poser la question : qu'est ce que
cuire ? Sans réponse à cette question, nous ne pouvons aborder
la question des cuissons.
Ne
penses-tu pas que ces changements, s'ils sont pris en considération,
devraient se faire avec une équipe de réflexion représentative
de nos formations au Ministère de l'education nationale ?
Hervé
This :
Ce serait naïf de penser que je peux à moi tout seul, petit chimiste,
influencer tout le corps enseignant, de croire qu'un individu décide
seul de tous les programmes. Il y a une commission chargée des programmes
de cuisine, la 17e CPC, avec toutes les parties représentées :
enseignants, syndicats, inspection, desco, professionnels, etc.
Ce sont ces gens qui décident ; personnellement, je me contente
de dire des choses que tout le monde sait. Par exemple, que l'huile
et l'eau ne se mélangent pas spontanément, que la cuisson d'un blanc
d'ouf le durcit, que.
Penses
tu que des savoirs appartenant au passé mériteraient d'être encore
enseignés mais dans des modules davantage culturels que professionnels.
Hervé
This :
Cela, c'est une question difficile. Je vais la prendre à ma façon.
« Savoirs appartenant au passé », ca veut dire quoi ?
Soit les savoirs obtenus par nos ancêtres sont justes, et il faut
évidemment les garder, car pourquoi jetterai-t-on des choses justes,
précieuses. Soit ces « savoirs » sont faux, et il est
urgent de s'en débarrasser, non ?
D'ailleurs,
j'essaie de deviner la question cachée derrière la question. Dans
les livres de cuisine, il y a de la technique, qu'il faut analyser,
comprendre, perfectionner. Et il y a de l'art. L'art ne progresse
pas, ne progressera jamais, il n'a pas de « vérité ».
Par exemple, Picasso n'a pas périmé Rembrandt.
En
revanche, le terme d' « albumine » date, en chimie, d'il
y a un siècle. Il est fautif, donc il est fautif de dire que la
viande coagule dans un bouillon chaud parce que son « albumine
coagule en surface ». Ce qui coagule, ce sont des protéines
de la viande.
Si
le terme albumine est périmé, il est urgent de le changer, non ?
Car la question est : que veut-on enseigner : des choses
justes ou des choses fausses ? Je sais la réponse que tout
bon enseignant va me donner, évidemment.
Tu
questionnes autour de toi sur la détermination de ce que « Cuire »
veut dire, auprès de qui et dans quelles conditions sont exploitées
les réponses ?
Hervé
This :
Cette histoire de
cuisson est née le jour où je me suis demandé : « qu'est-ce
que cuire ? ».
Ce
n'est pas seulement chauffer, car de l'eau chauffée n'est pas cuite.
Ce n'est pas seulement transformer, car râper des carottes, c'est
les transformer.
Bref,
ce n'est pas clair. Or l'enseignement ne peut être bon que si l'on
sait ce que l'on enseigne, non ? Et si l'on enseigne la cuisine,
il faut savoir ce que cuire veut dire.
Je
proposais que l'on pouvait cuire par chauffage, mais aussi par l'acide
(le poisson à la tahitienne), par l'alcool (mettez une rasade d'eau
de vie dans un blanc d'ouf, et vous l'aurez poché), ou par le sucre
(dans une crème anglaise, au début de la préparation, on dit que
le sucre « cuit » le jaune d'ooeuf).
Très
bien, sauf que des professeurs de cuisine m'ont fait reproche d'utiliser
le terme cuire, quand il n'y a pas de chauffage. Que fallait-il
faire ? J'ai proposé un vote très large, et je continue de
faire voter quand je fais des conférences. Fallait-il élargir le
mot cuire, pour inclure les nouvelles façons de transformer les
aliments, ou bien était il préférable d'introduire un nouveau mot :
j'ai proposé « coction ».
A
ce jour, une grande majorité de mes interlocuteurs ont préféré distinguer
« cuisson » et « coction ». Je vais donc écrire
à l'Académie française pour faire entériner le vote.
Selon
ton expérience de chimiste, peut on tout expliquer
chimiquement et physiquement lorsque l'on cuisine ?
Hervé
This :
Certainement pas,
et, de toute façon, cela n'a d'intérêt que pour les scientifiques.
D'une
part, il y a les phénomènes qui se déroulent quand on cuisine :
ils sont remarquables, et j'ai foi qu'il vaut mieux comprendre pour
bien faire. Du moins, on n'y perd jamais.
Mais
je dis aussi que la cuisine, c'est d'abord de l'amour, ensuite de
l'art, et enfin de la technique. La science n'a rien à dire de l'amour,
ni de l'art. En revanche, je maintiens que je peux faire techniquement
bien mieux que la tradition culinaire, quand il s'agit d'obtenir
des mousses bien foisonnées, des émulsions stables, des viandes
tendres, etc.
Et
puis, au risque de paraître trop entreprenant, il n'est pas
interdit aux chimistes de réfléchir sur l'art et sur l'amour. C'est
ce que nous faisons presque chaque jour avec Pierre Gagnaire.
Je
maintiens, au total, que la réflexion, la recherche, c'est la meilleure
des politiques. Et je ne vois pas bien qui ça peut gêner. Après
tout, quand je fais ma recherche, je n'embête personne, non ?
Le
risque de vouloir tout rendre « gastronomie moléculaire »
ne risque t-il pas à terme de la desservir et de « recompliquer
« ce que l'on a voulu simplifier ?
Hervé
This :
Je ne supporterai
jamais que l'on enseigne des choses fausses, surtout si l'on ignore
qu'elles sont fausses. Et, d'autre part,
je ne cherche surtout pas à tout rendre « gastronomie
moléculaire ». Cette dernière est une recherche scientifique.
Elle veut comprendre, et, surtout, simplifier, en donnant du juste,
du simple.
Je
suis en train de chercher les faits scientifiques nécessaires pour
comprendre les phénomènes culinaires et, éventuellement, enseigner
les techniques culinaires. J'en ai recensé dix, qui sont simplissimes.
Donc
s'il vous plaît, pas de procès d'intention.
Evidemment,
il restera que je revendique toujours de la réflexion : mais
l'enseignement doit-il former des travailleurs à la chaînes, idiots,
ou des individus éclairés, intelligents, responsables ? Je
ne me résoudrai jamais à considérer que mes interlocuteurs, dotés
d'un cerveau, ne sont pas des individus comme moi, capables de réflexion.
Il n'y a pas de graduation dans l'intelligence : nous sommes
tous des êtres humains.
La
recherche du protocole parfait n'est-il pas un mythe , car
les impondérables sont innombrables ?
Hervé
This :
Protocole parfait ?
Il faut tendre vers la perfection sans y prétendre, dit le dicton.
Mais celui qui ne vise d'une médiocre réalisation n'aura jamais
que des résultats médiocres. Sans un minimum d'ambition, pas de
réussite possible.
Quant
aux impondérables, on peut chercher à les minimiser, non ?
La vie ne serait-elle pas plus belle sans mayonnaises qui ratent,
sans crèmes anglaises qui grumellent, sans viandes dures, sans poissons
cartonneux.
La
recherche de la réussite et de la reproduction à l'identique d'une
technique ne risque-t-elle pas au fond de rétablir en quelque sorte
un carcan technique obligatoire qui limiterait justement le risque
d'échec qui amène parfois à l'invention ?
Hervé
This :
Ne confondons pas :
je n'ai jamais proposé de réussir en reproduisant à l'identique,
mais je dis aussi qu'un soufflé raté,
ce n'est plus un soufflé : c'est une crêpe ! Imagine-t-on
un pianiste qui ne sache pas poser les doigts sur le clavier de
son piano ? Non, les grands artistes sont de grands techniciens,
et c'est seulement s'ils maîtrisent la partie technique qu'ils peuvent
prétendre à l'art. Picasso ne sachant pas peindre ? Un mythe
de fainéant.
Je
cherche à aider les cuisiniers à poser les doigts sur leur piano
pour mieux le faire chanter.
Parmi
les nombreuses recettes que tu as publié et les expérimentations
certaines semblent compliquées à répéter ou difficilement reproductibles
, je pense à l'ouf au vinaigre ou au gâteau moelleux au chocolat.
La finalité de la gastronomie moléculaire, outre son but d'expliquer,
ne permettrait elle pas justement une reproductibilité infaillible,
comment expliquer alors que certaines de tes recettes ne rendent
pas le résultat attendu (comme c'est le cas aussi dans d'autres
livres de cuisine).
Hervé
This :
Il ne faut pas confondre
science et technologie, d'une part. Et puis je ne cherche pas à
faire de la soupe. Si la science conduit à des applications difficiles,
pourquoi pas ? Il ne faut pas confondre création culinaire,
et enseignement. Imaginez un morceau de musique qui ne soit exécutable
que par un virtuose : serait-il moins beau pour autant ?
Je ne le crois pas.
D'autre
part, un protocole scientifique c'est exactement comme une recette :
il y a mille petits riens qui ne sont pas décrits. Mais la science
à ceci de particulier que n'importe qui, reproduisant les mêmes
conditions, obtient les mêmes résultats. Si l'on me demande de reproduire
ce que je publie, je peux le faire, et je le fais en public trois
fois par semaine, au cours de mes conférences. Si les cuisiniers
ne sont pas capables d'obtenir les mêmes résultats, je peux (dans
la mesure de mon temps disponible, lequel est proportionné à l'importance
sociale que j'y accorde) leur expliquer mieux les protocoles.
Tu
es membre de l'Académie nationale de cuisine et tu gravites dans
les cercles culinaires que
de nombreux cuisiniers aimeraient approcher ; comment expliques
tu cet engouement de la part de la profession pour l' intérêt que
tu portes à la chose culinaire ?
Hervé
This :
Je me dis que j'ai
beaucoup de chance, et j'essaie de le mériter, par mon travail incessant,
mon prosélytisme, mon énergie, mon amour pour la cuisine. Je suis
fier de dire, par exemple, que je fais mes chroniques dans diverses
revues sans me faire payer pour cela. Et ce sont des week ends entiers
qui partent ainsi en écriture. Mais si je suis utile, tant mieux,
non ?
D'autre
part, il se trouve que la gastronomie moléculaire conduit à beaucoup
d'innovations. Les grands artistes culinaires (je ne mentionnerai
jamais assez Pierre) en sont contents. C'est ma récompense. Un rêve
d'enfant.
Dans
le concret, les séminaires de gastronomie moléculaire réunissent
nombre de personnes venant d'horizons différents. Ce
travail aboutira t-il à une publication ?
Les
protagonistes (chercheurs, scientifiques, cuisiniers, enseignants,
techniciens, ingénieurs..) seront-ils alors associés aux conclusions
de tes recherches ?
Hervé
This :
J'insiste pour dire
que ces Séminaires de gastronomie moléculaire ne sont pas « mes »
séminaires, mais ceux des participants qui y viennent pour travailler.
Une publication ? Il y en a une chaque mois, gratuitement,
par email, à ceux qui en font la demande. Et chacun est nommé pour
le travail qu'il a produit et proposé au groupe. Vive l'intelligence
collective, avec une juste rétribution intellectuelle du travail
de chacun. Dans cette affaire, je ne suis que celui qui fait exister
la chose, et le fait que ces Séminaires existent, que des individus
de talents variés viennent y travailler est une chose merveilleuse.
La
finalité des séminaires n'est pas bien compris par le public. Bien
que de nombreux sites aujourd'hui publient les compte rendus régulièrement.
Ces séminaires débouchent ils sur des conclusions qui sont ensuite
réemployées dans l'industrie, les protocoles sont ils validés en
laboratoire ?
Hervé
This :
La convention à
propos des séminaires, c'est que les résultats qui y sont proposés
engagent celui qui les propose. L'industrie utilise ce qu'elle veut,
puisque tout est gratuit. Il s'agit de travailler, de faire avancer
la cuisine (la partie technique seulement, j'insiste).
Quant
au fait que la finalité des séminaires soit incomprise du public ?
Je ne crois pas à cette remarque : tous les cuisiniers sont
sensibles à la question de la fissuration des macarons, à la question
du sel sur la viande grillée (avant la cuisson, pendant, après ?),
et ainsi de suite. Et puis, d'autre part, ces séminaires ne sont
pas pour le public, mais pour ceux qui veulent travailler.
Certains
courants « anti GM » laissent à penser que cette démarche
n'est pas très scientifique et que l'on ne peut développer et travailler
tant de sujets en si peu de temps sans validation.
En une phrase, Hervé,
on te reprocherait d'être parfois. « Too much » qu'en
penses-tu ?
Hervé
This :
Les chiens aboient
et la caravane passe.
Des
courants anti GM ? Qu'ils se manifestent !
La
gastronomie moléculaire pas scientifique ? C'est idiot, puisque
la gastronomie moléculaire, c'est précisément l'étude scientifique
des transformations culinaires.
Enfin,
les résultats sont publiés dans des revues, et montrés par des expériences
dans des conférences. Chacun peut juger. et reproduire s'il s'en
donne la peine. Mais là, il y a généralement moins de critiques,
car il s'agit de travailler !
Hervé
This en fait trop : c'est peut être qu'il y a urgence. Et puis,
pourquoi m'empêcherait-on d'en faire plus et toujours plus ?
Je n'ai ni besoin ni envie de vacances : j'aime la science,
la cuisine et la littérature.
« On »
(qui est ce « on » ?) m'accuse d'être too much ?
Je m'en fiche.
De
nombreux établissements scolaires et les enseignants qui y sont
rattachés travaillent pour toi. Ils n'ont aucun cadre officiel pour
le faire. Que doivent ils faire pour être rassurés sur le bien-fondé
de leur action dans le cadre légal de leur mission d'enseignement
?
Hervé
This :
Je m'insurge : non, les établissements et les enseignants ne
travaillent pas pour moi mais pour eux ! Ou bien pour le monde
culinaire. Je ne force personne et, d'ailleurs, je n'ai pas pouvoir
de le faire, car je ne suis rien dans l'éducation nationale. C'est
moi qui suis à leur service, ne confondons pas. Et pour leur action,
qu'ils s'adressent à leur hiérarchie, ou qu'ils prennent leurs responsabiltés.
Mais,
quand même, je ne peux m'empêcher de comparer deux systèmes d'enseignement :
l'un où le professeur (qui n'a pas toujours vérifié les faits) donne la vérité à
l'élève, qui doit gober et retransmettre sans regard critique, et
l'autre où l'élève expérimente par lui-même, se fait une idée, apprend
à regarder, se forme à l'esprit de recherche. Inutile de dire que
je préfère la seconde solution.
N'y
a-t-il pas mieux à faire ? A découvrir les beautés de la cuisine ?
A chercher à transmettre des idées artistiques ? A chercher
de meilleures méthodes pédagogiques ?
Afin
de repondre aux doutes et aux freins de ceux qui ne voudraient pas
« fauter » face à leur hiérarchie. La GM est-elle reconnue
officiellement par les autorités (éducation nationale, formation
IUFM.)
Hervé
This :
Ce n'est pas à moi
de le dire : il faut s'adresser à l'inspection générale ou
au ministre.. Qui a signé « sur mes épaules », il y a
un an, avec le président de l'INRA, une convention cadre de collaboration
entre l'éducation nationale et l'INRA, afin que cet institut de
recherche puisse contribuer à un enseignement encore améliorer :
j'espère que personne ne contestera que des améliorations sont possibles ?
Ces
expérimentations et protocoles sont ils ensuite réutilisés dans
l'industrie ?
Hervé
This :
Ce n'est pas mon
problème : la gastronomie moléculaire a été faite pour
s'intéresser à la cuisine domestique ou de restaurant, pas à l'industrie
alimentaire, qui a déjà ses centres
de recherche. En revanche, la cuisine n'a pas de centre technique.
Les séminaires et mon laboratoire en tiennent lieu. Ils sont au
service de tous. Je suis un serviteur, pas un dictateur.
Mais
il faut aussi avouer que de nombreux industriels sont intéressés
par la gastronomie moléculaire : je reçois beaucoup d'argent
(pour le laboratoire et pour les étudiants) du monde industriel.
N'est-ce pas une preuve de leur intérêt ? Mais je m'avance :
il faut leur poser la question directement.
Toutes
les expérimentions ou constructions de protocoles sont ils judicieux,
utiles ?
Hervé
This :
Ca c'est une question
importante. Par exemple, dans le temps, j'ai fait tester par une
femme le fait que les mayonnaises ne tournent pas en période de
règles. Etait-ce utile ? Oui : on sait maintenant, preuve
à l'appui, que cette idée n'est pas juste.
Evidemement,
certaines expériences sont plus intéressantes que d'autres, mais
je cherche à ne pas fermer le champ de la recherche ; qui dit
recherche dit ouverture d'esprit au maximum. Rien n'est jamais acquis.
Dans mon laboratoire, sous mes yeux, il y a un panneau avec cette
phrase écrite en très gros : « tenir le probable pour
faux jusqu'à preuve du contraire ».
De
tes découvertes culinaires quelle est celle dont tu es la plus fière ?
Hervé
This :
Certainement l'invention
des formules et des calculs pour décrire les systèmes dispersés
et inventer un nombre infini de plats nouveaux !
Dans
ton « Traité élémentaire de cuisine » certains se demandent
pourquoi tu n'as pas souhaité écrire ce livre avec des enseignants
afin de clarifier ta vision avec la réalité du terrain ?
Hervé
This :
Le monde de la cuisine
n'est pas celui de l'enseignement. Je me préoccupe d'abord de cuisine.
Et là, j'ai le meilleur des maîtres : Pierre Gagnaire.
Et
puis, quand même n'est-ce pas un peu naïf de croire que j'ai besoin
de clarifier ma vision de la cuisine, alors que je passe mes journées
à l'étudier depuis si longtemps : je ne crois pas être à la
traîne, derrière les professeurs de cuisine. Il ne faut quand même
pas pousser.
Ton
travail au sein de l'INRA est utilisé dans le cadre de la recherche.
Dans quels domaines par exemple ton travail est-il exploité par
les industriels, les équipementiers, les industries de l'agro alimentaire.
Hervé
This :
Ce n'est pas mon
problème. Mon problème, c'est la recherche, pas la technologie..
Mais les formules que j'ai introduites sont aujourd'hui utilisées
par de nombreux industriels qui font de la « formulation ».
Dans
le milieu de l'éducation nationale des craintes et de l'enthousiasme
se font sentir par
rapport à ton implication. Enthousiasme par le renouveau qu'apporte
la discipline scientifique et crainte de voir « transférer »
nos connaissances dans un domaine extérieur à la cuisine. Que réponds
tu à cette double question ?
Hervé
This :
Enthousiasme ?
Tant mieux. J'essaierai
d'être à la hauteur.
Craintes
que les connaissances des cuisiniers soient transmises ? Ce
serait merveilleux, que la cuisine puisse rayonner davantage, non ?
Je ne comprends pas ces craintes ; il faut m'expliquer mieux.
Toujours
dans ce milieu, on craint ta main-mise et ton influence dans le
choix et la construction des futurs programmes ; tu serais
considéré comme une éminence grise.
Qu'en penses tu ?
Hervé
This :
Éminence grise de
qui ? Je me contente d'expérimenter, de poser des questions,
d'énoncer des évidences parfois si aveuglantes. qu'on est aveuglé.
Je cherche toujours le consensus, quand il est fondé sur la vérité.
Et le dialogue. Que chacun s'exprime !
L'irréfutable
existe-t-il en matière culinaire ? Un protocole est-il infaillible,
tout comme une recette devrait l'être ?
Hervé
This :
Je crois que la
question est mal posée. D'abord parce que je déteste les protocoles :
je veux d'abord des méthodes, et ensuite je veux comprendre. Les
recettes ne sont jamais utiles. Elles ne me rendent pas plus malin,
une fois que les ai exécutées (je déteste ce mot).
La
gastronomie moléculaire ne risque-t-elle pas d'enfermer la créativité ?
Hervé
This :
Voir le site de
Pierre Gagnaire : chaque mois, je lui donne une invention,
et il s'en sert pour inventer deux à quatre recettes complètement
ébouriffantes, jamais vues.
Si
tu étais cuisinier tu aimerais apprendre ton métier avec quel chef ?
Hervé
This :
Aucun :
je déteste les maîtres ! Je ne me fie qu'à moi-même,
à mon travail, au raisonnement, à l'expérimentation.
Je n'ai jamais eu de maître en science, et je vois mal pourquoi
j'en aurais en cuisine.
Quels
sont les conseils que tu pourrais apporter aux jeunes élèves en
formation et aux apprentis de ce métier ?
Hervé
This :
Il faut travailler,
chercher des méthodes pour être demain plus intelligent qu'aujourd'hui.
As
tu un ouvrage ou un projet à annoncer ?
Hervé
This :
J'ai milles choses
dans ma marmite, parce que celle-ci bouillonne. Et pourquoi bouillonne-t-elle ?
Parce que j'active le feu dessous. Dans mon ordinateur portable,
il y a 27 manuscrits tous plus ou moins finis. Dans les articles
(scientifiques ou non) en préparation, j'ai des centaines de thèmes.
Avec Pierre, nous avons un ou deux ans
d'avance dans les cartons.
Il
y a des chantiers à l'infini, et la vie est belle, quand on ne la
passe pas comme une oie que l'on gave. Les transformations culinaires
sont des émerveillements permanents, j'ai 10 000 questions
ouvertes à explorer. Il y a du travail pour tous ceux qui veulent
contribuer à faire avancer la cuisine, soit du point de vue technique,
soit du point de vue artistique, soit du point de vue de l'amour.
Pour
conclure pourrais-tu offrir à nos visiteurs une recette originale ?
Hervé
This :
Désolé, je déteste
les recettes, mais j'invite tous les amateurs de cuisine à se demander
ce qui se passe quand ils cuisinent. Tous ensemble, nous avons une
chance de comprendre plus finement les phénomènes.
Nous
vous remercions d'avoir bien voulu vous prêter à ce jeu des questions
et des réponses.
Les
secrets de la casserole
- mai 1993
Révélations
gastronomiques
- mai 1995
Casseroles
et éprouvettes
- mars 2002
Traité
élémentaire de cuisine
- mars 2002
La
cuisine c'est de l'amour, de l'art, de la technique
(avec Pierre Gagnaire) - mars 2006
De
la science aux fourneaux
- juin 2007
Construisons
un repas
(avec M.O Monchicourt) - février 2007
Alchimistes
aux fourneaux
(avec Pierre Gagnaire) - octobre 2007
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