Honoré de Balzac
(1799-1850)
Traité des excitants modernes
L'auteur :
Écrivain français né à Tours en 1799, décédé à Paris en 1850, Balzac (qui ajoutera une particule à son nom en 1836) est issu de la petite bourgeoisie provinciale. Tour à tour critique littéraire, critique d'art, essayiste, dramaturge, journaliste, imprimeur, il a laissé une œuvre romanesque qui compte parmi les plus imposantes de la littérature française, avec 91 romans et nouvelles parus (137 prévus) de 1829 à 1852.
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L'oeuvre :
Citation:
"Nous ne connaissons
point d'homme qui se soit encore attristé pendant la
digestion d'un bon dîner. Nous aimons alors à rester
dans je ne sais quel calme, espèce de juste milieu entre
la rêverie du penseur et la satisfaction des animaux
ruminants, qu'il faudrait appeler la mélancolie matérielle
de la gastronomie."
TRAITE DES EXCITANTS MODERNES
Traité des excitants modernes,
(1838). Saisie du texte : S. Pestel pour la collection
électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (10.XI.1998)
Texte relu par : A. Guézou Adresse : Bibliothèque municipale,
B.P. 7216, 14107 Lisieux. Diffusion libre et gratuite (freeware)
1ère édition chez Charpentier en 1838 à la suite de la réédition
de la Physiologie du goût de Brillat-Savarin (pp 445-476)
; 2nde édition en 1855 chez De Potter dans le 5° volume
de la 1ère édition des Paysans, avec le Voyage de Paris
à Java. Texte établi à partir d'un exemplaire de l'édition
Cosmopolis donnée à Bruxelles en 1946 dans la collection
Feuilles oubliées (n°2)
Traité des excitants modernes par
Honoré de Balzac
LA QUESTION POSEE
L'absorption de cinq substances, découvertes depuis environ
deux siècles et introduites dans l'économie humaine, a pris
depuis quelques années des développements si excessifs,
que les sociétés modernes peuvent s'en trouver modifiées
d'une manière inappréciable. Ces cinq substances sont :
1° L'eau-de-vie ou alcool, base de toutes
les liqueurs, dont l'apparition date des dernières années
du règne de Louis XIV, et qui furent inventées pour réchauffer
les glaces de sa vieillesse.
2° Le sucre. Cette substance n'a envahi
l'alimentation populaire que récemment, alors que l'industrie
française a su la fabriquer en grandes quantités et la remettre
à son ancien prix, lequel diminuera certes encore, malgré
le fisc, qui la guette pour l'imposer.
3° Le thé, connu depuis une cinquantaine
d'années.
4° Le café. Quoique anciennement découvert
par les Arabes, l'Europe ne fit un grand usage de cet excitant
que vers le milieu du dix-huitième siècle.
5° Le tabac, dont l'usage par la combustion
n'est devenu général et excessif que depuis la paix en France.
Examinons d'abord la question, en nous plaçant au point
de vue le plus élevé. Une portion quelconque de la force
humaine est appliquée à la satisfaction d'un besoin ; il
en résulte cette sensation, variable selon les tempéraments
et selon les climats, que nous appelons plaisirs. Nos organes
sont les ministres de nos plaisirs. Presque tous ont une
destination double : ils appréhendent des substances, nous
les incorporent, puis les restituent, en tout ou en partie,
sous une forme quelconque, au réservoir commun, la terre,
ou à l'atmosphère, l'arsenal dans lequel toutes les créatures
puisent leur force néocréative. Ce peu de mots comprend
la chimie de la vie humaine. Les savants ne morderont point
sur cette formule. Vous ne trouverez pas un sens, et par
sens il faut entendre tout son appareil, qui n'obéisse à
cette charte, en quelque région qu'il fasse ses évolutions.
Tout excès se base sur un plaisir que l'homme veut répéter
au delà des lois ordinaires promulguées par la nature. Moins
la force humaine est occupée, plus elle tend à l'excès ;
la pensée l'y porte irrésistiblement.
POUR L'HOMME SOCIAL, VIVRE, C'EST
SE DEPENSER PLUS OU MOINS VITE.
Il suit de là que, plus les sociétés sont civilisées et
tranquilles, plus elles s'engagent dans la voie des excès.
L'état de paix est un état funeste à certains individus.
Peut-être est-ce là ce qui a fait dire à Napoléon : «La
guerre est un état naturel». Pour absorber, résorber, décomposer,
s'assimiler, rendre ou recréer quelque substance que ce
soit, opérations qui constituent le mécanisme de tout plaisir
sans exception, l'homme envoie sa force ou une partie de
sa force dans celui ou ceux des organes qui sont les ministres
du plaisir affectionné. La nature veut que tous les organes
participent à la vie dans des proportions égales ; tandis
que la société développe chez les hommes une sorte de soif
pour tel ou tel plaisir dont la satisfaction porte dans
tel ou tel organe plus de force qu'il ne lui en est dû,
et souvent toute la force, les affluents qui l'entretiennent
désertent les organes sevrés en quantités équivalentes à
celles que prennent les organes gourmands. De là les maladies,
et, en définitive, l'abréviation de la vie. Cette théorie
est effrayante de certitude, comme toutes celles qui sont
établies sur les faits, au lieu d'être promulguées à priori.
Appelez la vie au cerveau par des travaux intellectuels
constants, la force s'y déploie, elle en élargit les délicates
membranes, elle en enrichit la pulpe ; mais elle aura si
bien déserté l'entresol, que l'homme de génie y rencontrera
la maladie décemment nommée frigidité par la médecine. Au
rebours, passez-vous votre vie au pied des divans sur lesquels
il y a des femmes infiniment charmantes, êtes-vous intrépidement
amoureux, vous devenez un vrai cordelier sans froc. L'intelligence
est incapable de fonctionner dans les hautes sphères de
la conception. La vraie force est entre ces deux excès.
Quand on mène de front la vie intellectuelle et la vie amoureuse,
l'homme de génie meurt comme sont morts Raphaël et Lord
Byron. Chaste, on meurt par excès de travail, aussi bien
que par la débauche ; mais ce genre de mort est extrêmement
rare. L'excès du tabac, l'excès du café, l'excès de l'opium
et de l'eau-de-vie, produisent des désordres graves, et
conduisent à une mort précoce. L'organe, sans cesse irrité,
sans cesse nourri, s'hypertrophie : il prend un volume anormal,
souffre, et vicie la machine, qui succombe. Chacun est maître
de soi, suivant la loi moderne ; mais, si les éligibles
et les prolétaires qui lisent ces pages croient ne faire
du mal qu'à eux en fumant comme des remorqueurs ou buvant
comme des Alexandre, ils se trompent étrangement ; ils adultèrent
la race, abâtardissent la génération, d'où la ruine des
pays. Une génération n'a pas le droit d'en amoindrir une
autre.
II L'ALIMENTATION EST LA GENERATION.
Faites graver cet axiome en lettres d'or dans vos salles
à manger. Il est étrange que Brillat-Savarin, après avoir
demandé à la science d'augmenter la nomenclature des sens,
du sens génésique, ait oublié de remarquer la liaison qui
existe entre les produits de l'homme et les substances qui
peuvent changer les conditions de sa vitalité. Avec quel
plaisir n'aurais-je pas lu chez lui cet autre axiome :
III LA MAREE DONNE LES FILLES,
LA BOUCHERIE FAIT LES GARÇONS ; LE BOULANGER EST LE PERE
DE LA PENSEE.
Les destinées d'un peuple dépendent et de sa nourriture
et de son régime. Les céréales ont créé les peuples artistes.
L'eau-de-vie a tué les races indiennes. J'appelle la Russie
une aristocratie soutenue par l'alcool. Qui sait si l'abus
du chocolat n'est pas entré pour quelque chose dans l'avilissement
de la nation espagnole, qui, au moment de la découverte
du chocolat, allait recommencer l'empire romain ? Le tabac
a déjà fait justice des Turcs, des Hollandais, et menace
l'Allemagne. Aucun de nos hommes d'Etat, qui sont généralement
plus occupés d'eux-mêmes que de la chose publique, à moins
qu'on ne regarde leurs vanités, leurs maîtresses et leurs
capitaux comme des choses publiques, ne sait où va la France
par excès de tabac, par l'emploi du sucre, de la pomme de
terre subtituée au blé, de l'eau-de-vie, etc. Voyez quelle
différence dans la coloration, dans le galbe des grands
hommes actuels et de ceux des siècles passés, lesquels résument
toujours les générations et les moeurs de leur époque !
Combien voyons-nous avorter aujourd'hui de talents en tout
genre, lassés après une première oeuvre maladive ? Nos pères
sont les auteurs des volontés mesquines du temps actuel.
Voici le résultat d'une expérience faite à Londres, dont
la vérité m'a été garantie par deux personnes dignes de
foi, un savant et un homme politique, et qui domine les
questions que nous allons traiter. Le gouvernement anglais
a permis de disposer de la vie de trois condamnés à mort,
auxquels on a donné l'option ou d'être pendus suivant le
formule usitée dans ce pays, ou de vivre exclusivement,
l'un de thé, l'autre de café, l'autre de chocolat, sans
y joindre aucun autre aliment de quelque nature que ce fût,
ni boire d'autres liquides. Les drôles ont accepté. Peut-être
tout condamné en eut-il fait autant. Comme chaque aliment
offrait plus ou moins de chances, ils ont tiré le choix
au sort. L'homme qui a vécu de chocolat est mort après huit
mois. L'homme qui a vécu de café a duré deux ans. L'homme
qui a vécu de thé n'a succombé qu'après trois ans. Je soupçonne
la Compagnie des Indes d'avoir sollicité l'expérience dans
l'intérêt de son commerce. L'homme au chocolat est mort
dans un effroyable état de pourriture, dévoré par les vers.
Ses membres sont tombés un à un, comme ceux de la monarchie
espagnole. L'homme au café est mort brûlé, comme si le feu
de Gomorrhe l'eût calciné. On aurait pu en faire de la chaux.
On l'a proposé, mais l'expérience a paru contraire à l'immortalité
de l'âme. L'homme au thé est devenu maigre et quasi diaphane,
il est mort de consomption, à l'état de lanterne ; on voyait
clair à travers son corps ; un philantrope a pu lire le
Times, une lumière ayant été placée derrière le corps. La
décence anglaise n'a pas permis un essai plus original.
Je ne puis m'empêcher de faire observer combien il est philantropique
d'utiliser le condamné à mort au lieu de le guillotiner
brutalement. On emploie déjà l'adipocire des amphithéâtres
à faire de la bougie, nous ne devons pas nous arrêter en
si beau chemin. Que les condamnés soient donc livrés aux
savants au lieu d'être livrés au bourreau. Une autre expérience
a été faite en France, relativement au sucre. Monsieur Magendie
a nourri des chiens exclusivement de sucre ; les affreux
résultats de son expérience ont été publiés, ainsi que le
genre de mort de ces intéressants amis de l'homme, dont
ils partagent les vices (les chiens sont joueurs) ; mais
ces résultats ne prouvent encore rien par rapport à nous.
~*~
DE L'EAU-DE-VIE
Le raisin a révélé le premier les lois de la fermentation,
nouvelle action qui s'opère entre ses éléments par l'influence
atmosphérique, et d'où provient une combinaison contenant
l'alcool obtenu par la distillation, et que, depuis, la
chimie a trouvé dans beaucoup de produits botaniques. Le
vin, le produit immédiat, est le plus ancien des excitants
: à tout seigneur, tout honneur, il passera le premier.
D'ailleurs, son esprit est celui de tous aujourd'hui qui
tue le plus de monde. On s'est effrayé du choléra. L'eau-de-vie
est un bien autre fléau ! Quel est le flâneur qui n'a pas
observé aux environs de la grande halle, à Paris, cette
tapisserie humaine que forment, entre deux et cinq heures
du matin, les habitués mâles et femelles des distillateurs,
dont les ignobles boutiques sont bien loin des palais construits
à Londres pour les consommateurs qui viennent s'y consumer,
mais où les résultats sont les mêmes ? Tapisserie est le
mot. Les haillons et les visages sont si bien en harmonie,
que vous ne savez où fini le haillon, où commence la chair,
où est le bonnet, où se dresse le nez ; la figure est souvent
plus sale que le lambeau de linge que vous apercevez en
analysant ces monstrueux personnages rabougris, creusés,
étiolés, blanchis, bleuis, tordus par l'eau-de-vie. Nous
devons à ces hommes ce frai ignoble qui dépérit ou qui produit
l'effroyable gamin de Paris. De ces comptoirs procèdent
ces êtres chétifs qui composent la population ouvrière.
La plupart des filles de Paris sont décimées par l'abus
des liqueurs fortes. Comme observateur, il était indigne
de moi d'ignorer les effets de l'ivresse. Je devais étudier
les jouissances qui séduisent le peuple, et qui ont séduit,
disons-le, Byron après Shéridan, et tutti quanti. La chose
était difficile. En qualité de buveur d'eau, préparé peut-être
à cet assaut par ma longue habitude du café, le vin n'a
pas la moindre prise sur moi, quelque quantité que ma capacité
gastrique me permette d'absorber. Je suis un coûteux convive.
Ce fait, connu d'un de mes amis, lui inspira le désir de
vaincre cette virginité. Je n'avais jamais fumé. Sa future
victoire fut assise sur ces autres prémices à offrir «diis
ignotis». Donc, par un jour d'Italien, en l'an 1822, mon
ami me défia, dans l'espoir de me faire oublier la musique
de Rossini, la Cinti, Levasseur, Bordogni, la Pasta, sur
un divan qu'il lorgna dès le dessert, et où ce fut lui qui
se coucha. Dix-sept bouteilles vides assistaient à sa défaite.
Comme il m'avait obligé de fumer deux cigares, le tabac
eut une action dont je m'aperçus en descendant l'escalier.
Je trouvai les marches composées d'une matière molle ; mais
je montai glorieusement en voiture, assez raisonnablement
droit, grave et peu disposé à parler. Là, je crus être dans
une fournaise, je baissai une glace, l'air acheva de me
taper, expression technique des ivrognes. Je trouvai un
vague étonnant dans la nature. Les marches de l'escalier
des Bouffons me parurent encore plus molles que les autres
; mais je pris sans aucune mésaventure ma place au balcon.
Je n'aurais pas alors osé affirmer que je fusse à Paris,
au milieu d'une éblouissante société dont je ne distinguais
encore ni les toilettes, ni les figures. Mon âme était grise.
Ce que j'entendais de l'ouverture de la Gazza équivalait
aux sons fantastiques qui, des cieux, tombent dans l'oreille
d'une femme en extase. Les phrases musicales me parvenaient
à travers des nuages brillants, dépouillées de tout ce que
les hommes mettent d'imparfait dans leurs oeuvres, pleines
de ce que le sentiment de l'artiste y imprime de divin.
L'orchestre m'apparaissait comme un vaste instrument où
il se faisait un travail quelconque dont je ne pouvais saisir
ni le mouvement, ni le mécanisme, n'y voyant que fort confusément
les manches de basse, les archets remuants, les courbes
d'or des trombones, les clarinettes, les lumières, mais
point d'hommes. Seulement une ou deux têtes poudrées immobiles,
et deux figures enflées, toute grimaçantes, qui m'inquiétaient.
Je sommeillais à demi. - Ce monsieur sent le vin, dit à
voix basse une dame dont le chapeau effleurait souvent ma
joue, et que, à mon insu, ma joue allait effleurer. J'avoue
que je fus piqué. - Non, Madame, répondis-je, je sens la
musique. Je sortis, me tenant remarquablement droit, mais
calme et froid comme un homme qui, n'étant pas apprécié,
se retire en donnant à ses critiques la crainte d'avoir
molesté quelque génie supérieur. Pour prouver à cette dame
que j'étais incapable de boire outre mesure, et que ma senteur
devait être un incident tout à faire étranger à mes moeurs,
je préméditai de ma rendre dans la loge de Mme la Duchesse
de... (gardons-lui le secret), dont j'aperçus la belle tête
si singulièrement encadrée de plumes et de dentelles, que
je fus irrésistiblement attiré vers elle par le désir de
vérifier si cette inconcevable coiffure était vraie, ou
due à quelque fantaisie de l'optique particulière dont j'étais
doué pour quelques heures. - Quand je serai là, pensais-je,
entre cette grande dame si élégante, et son amie si minaudière,
si bégueule, personne ne me soupçonnera d'être entre deux
vins, et l'on se dira que je dois être quelque homme considérable
entre deux femmes. Mais j'étais encore errant dans les interminables
corridors du Théâtre-Italien, sans avoir pu trouver la porte
damnée de cette loge, lorsque la foule, sortant après le
spectacle, me colla contre un mur. Cette soirée fut certes
une des plus poétiques de ma vie. A aucune époque, je n'ai
vu autant de plumes, autant de dentelles, autant de jolies
femmes, autant de petites vitres ovales par lesquelles les
curieux et les amants examinent le contenu d'une loge. Jamais
je n'ai déployé autant d'énergie, ni montré autant de caractère,
je pourrais même dire d'entêtement, n'était le respect que
l'on se doit à soi-même. La ténacité du roi Guillaume de
Hollande n'est rien dans la question belge, en comparaison
de la persévérance que j'ai eue à me hausser sur la pointe
des pieds et à conserver un agréable sourire. Cependant,
j'eus des accès de colère, je pleurai parfois. Cette faiblesse
me place au-dessous du roi de Hollande. Puis j'étais tourmenté
par des idées affreuses en songeant à tout ce que cette
dame était en droit de penser de moi, si je ne reparaissais
pas entre la duchesse et son amie ; mais je me consolais
en méprisant le genre humain tout entier. J'avais tort néanmoins.
Il y avait ce soir-là, bonne compagnie aux Bouffons. Chacun
y fut plein d'attention pour moi et se dérangea pour me
laisser passer. Enfin une fort jolie dame me donna le bras
pour sortir. Je dus cette politesse à la haute considération
que me témoigna Rossini, qui me dit quelques mots flatteurs
dont je ne me souviens pas, mais qui durent être éminemment
spirituels ; sa conversation vaut sa musique. Cette femme
était, je crois, une duchesse, ou peut-être une ouvreuse.
Ma mémoire est si confuse, que je crois plus à l'ouvreuse
qu'à la duchesse. Cependant elle avait des plumes et des
dentelles ! Toujours des plumes et des dentelles ! Bref,
je me trouvai dans ma voiture, par la raison superlative
que mon cocher avait avec moi une similitude qui me navra,
et qu'il était endormi seul sur la place des Italiens. Il
pleuvait à torrents, je ne me souviens pas d'avoir reçu
une goutte de pluie. Pour la première fois de ma vie, je
goûtai l'un des plaisirs les plus vifs, les plus fantasques
du monde, extase indescriptible, les délices qu'on éprouve
à traverser Paris à onze heures et demie du soir, emporté
rapidement au milieu des réverbères, en voyant passer des
myriades de magasins, de lumières, d'enseignes, de figures,
de groupes, de femmes sous des parapluies, d'angles de rues
fantastiquement illuminées, de places noires, en observant,
à travers les rayures de l'averse, mille choses que l'on
a une fausse idée d'avoir aperçues quelque part, en plein
jour. Et toujours des plumes et toujours des dentelles même
dans les boutiques de pâtisserie. J'ai dès lors très bien
conçu le plaisir de l'ivresse. L'ivresse jette un voile
sur la vie réelle, elle éteint la connaissance des peines
et des chagrins, elle permet de déposer le fardeau de la
pensée. On comprend alors comment de grands génies ont pu
s'en servir, et pourquoi le peuple s'y adonne. Au lieu d'activer
le cerveau, le vin l'hébète. Loin d'exciter les réactions
de l'estomac vers les forces cérébrales, le vin, après la
valeur d'une bouteille absorbée, a obscurci les papilles,
les conduits sont saturés, le goût ne fonctionne plus, et
il est impossible au buveur de distinguer la finesse des
liquides servis. Les alcools sont absorbés, et passent en
partie dans le sang. Donc, imaginez cet axiome dans votre
mémoire :
IV L'IVRESSE EST UN EMPOISONNEMENT
MOMENTANE.
Aussi, par le retour constant de ces empoisonnements, l'alcoolâtre
finit-il par changer la nature de son sang ; il en altère
le mouvement en lui enlevant ses principes ou en les dénaturant,
et il se fait chez lui un si grand trouble, que la plupart
des ivrognes perdent les facultés génératives ou les vicient
de telle sorte qu'ils donnent naissance à des hydrocéphales.
N'oubliez pas de constater chez le buveur, l'action d'une
soif dévorante le lendemain, et souvent à la fin de son
orgie. Cette soif, évidemment produite par l'emploi des
sucs gastriques et des éléments de la salivation occupés
à leur centre, pourra servir à démontrer la justesse de
nos conclusions.
~*~
DU CAFÉ
Sur cette matière, Brillat-Savarin est loin d'être complet.
Je puis ajouter quelque chose à ce qu'il dit sur le café,
dont je fais usage de manière à pouvoir en observer les
effets sur une grande échelle. Le café est un torréfiant
intérieur. Beaucoup de gens accordent au café le pouvoir
de donner de l'esprit ; mais tout le monde a pu vérifier
que les ennuyeux ennuient bien davantage après en avoir
pris. Enfin, quoique les épiciers soient ouverts à Paris
jusqu'à minuit, certains auteurs n'en deviennent pas plus
spirituels. Comme l'a fort bien observé Brillat-Savarin,
le café met en mouvement le sang, en fait jaillir les esprits
moteurs ; excitation qui précipite la digestion, chasse
le sommeil, et permet d'entretenir pendant un peu plus longtemps
l'exercice des facultés cérébrales. Je me permets de modifier
cet article de Brillat-Savarin par des expériences personnelles
et les observations de quelques grands esprits. Le café
agit sur le diaphragme et les plexus de l'estomac, d'où
il gagne le cerveau par des irradiations inappréciables
et qui échappent à toute analyse ; néanmoins, on peut présumer
que le fluide nerveux est le conducteur de l'électricité
que dégage cette substance qu'elle trouve ou met en action
chez nous. Son pouvoir n'est ni constant ni absolu. Rossini
a éprouvé sur lui-même les effets que j'avais déjà observés
sur moi. - Le café, m'a-t-il dit, est une affaire de quinze
ou vingt jours ; le temps fort heureusement de faire un
opéra. Le fait est vrai. Mais le temps pendant lequel on
jouit des bienfaits du café peut s'étendre. Cette science
est trop nécessaire à beaucoup de personnes pour que nous
ne décrivions pas la manière d'en obtenir les fruits précieux.
Vous tous, illustres chandelles humaines, qui vous consumez
par la tête, approchez et écoutez l'Evangile de la veille
et du travail intellectuel. 1° Le café concassé à la turque
a plus de saveur que le café moulu dans un moulin. Dans
beaucoup de choses mécaniques relatives à l'exploitation
des jouissances, les Orientaux l'emportent de beaucoup sur
les Européens : leur génie, observateur à la manière des
crapauds, qui demeurent des années entières dans leurs trous
en tenant leurs yeux d'or ouverts sur la nature comme deux
soleils, leur a révélé par le fait ce que la science nous
démontre par l'analyse. Le principe délétère du café est
le tannin, substance maligne que les chimistes n'ont pas
encore assez étudiée. Quand les membranes de l'estomac sont
tannées ou quand l'action du tannin particulier au café
les a hébétées par un usage trop fréquent, elles se refusent
aux contractions violentes que les travailleurs recherchent.
De là, des désordres graves si l'amateur continue. Il y
a un homme à Londres que l'usage immodéré du café a tordu
comme ces vieux goutteux noués. J'ai connu un graveur de
Paris qui a été cinq ans à se guérir de l'état où l'avait
mis son amour pour le café. Enfin, dernièrement, un artiste,
Chenavard, est mort brûlé. Il entrait dans un café comme
un ouvrier entre au cabaret, à tout moment. Les amateurs
procèdent comme dans toutes les passions ; ils vont d'un
degré à l'autre, et, comme chez Nicolet, de plus en plus
fort jusqu'à l'abus. En concassant le café, vous le pulvérisez
en molécules de formes bizarres que retiennent le tannin
et dégagent seulement l'arome. Voilà pourquoi les Italiens,
les Vénitiens, les Grecs et les Turcs peuvent boire incessamment
sans danger, du café que les Français traitent de cafiot,
mot de mépris. Voltaire prenait de ce café-là. Retenez donc
ceci. Le café a deux éléments : l'un, la matière extractive,
que l'eau chaude ou froide dissout, et dissout vite, lequel
est le conducteur de l'arome ; l'autre, qui est le tannin,
résiste davantage à l'eau, et n'abandonne le tissu aréolaire
qu'avec lenteur et peine. D'où cet axiome :
V LAISSER L'EAU BOUILLANTE, SURTOUT
LONGTEMPS, EN CONTACT AVEC LE CAFE, EST UNE HERESIE ; LE
PREPARER AVEC DE L'EAU DE MARC, C'EST SOUMETTRE SON ESTOMAC
ET SES ORGANES AU TANNAGE.
2° En supposant le café traité par l'immortelle
cafetière à la de Belloy et non pas du Belloy (celui aux
méditations de qui nous devons cette méthode étant le cousin
du cardinal, et, comme lui, de la famille très ancienne
et très illustre des marquis de Belloy), le café a plus
de vertu par l'infusion à froid que par l'infusion d'eau
bouillante ; ce qui est une seconde manière de graduer ses
effets. En moulant le café, vous dégagez à la fois l'arome
et le tannin, vous flattez le goût et vous stimulez les
plexus, qui réagissent sur les mille capsules du cerveau.
Ainsi, voici deux degrés : le café concassé à la turque,
le café moulu.
3° De la quantité de café mis dans le récipient
supérieur, du plus ou moins d'eau, dépend la force du café
; ce qui constitue la troisième manière de traiter le café.
Ainsi, pendant un temps plus ou moins long, une ou deux
semaines au plus, vous pouvez obtenir l'excitation avec
une, puis deux tasses de café concassé d'une abondance graduée,
infusé à l'eau bouillante. Pendant une semaine, par l'infusion
à froid, par la mouture du café, par le foulage de la poudre
et par la diminution de l'eau, vous obtenez encore la même
dose de force cérébrale. Quand vous avez atteint le plus
grand foulage et le moins d'eau possible, vous doublez la
dose en prenant deux tasses ; puis quelques tempéraments
vigoureux arrivent à trois tasses. On peut encore aller
ainsi quelques jours de plus. Enfin, j'ai découvert une
horrible et cruelle méthode, que je ne conseille qu'aux
hommes d'une excessive vigueur, à cheveux noir et durs,
à peau mélangée d'ocre et de vermillon, à mains carrées,
à jambes en forme de balustres comme ceux de la place Louis
XV. Il s'agit de l'emploi du café moulu, foulé, froid et
anhydre (mot chimique qui signifie peu d'eau ou sans eau)
pris à jeun. Ce café tombe dans votre estomac, qui, vous
le savez par Brillat-Savarin, est un sac velouté à l'intérieur
et tapissé de suçoirs et de papilles ; il n'y trouve rien,
il s'attaque à cette délicate et voluptueuse doublure, il
devient une sorte d'aliment qui veut ses sucs ; il les tord,
il les sollicite comme une pythonisse appelle son dieu,
il malmène ces jolies parois comme un charretier qui brutalise
de jeunes chevaux ; les plexus s'enflamment, ils flambent
et font aller leurs étincelles jusqu'au cerveau. Dès lors,
tout s'agite : les idées s'ébranlent comme les bataillons
de la grande armée sur le terrain d'une bataille, et la
bataille a lieu. Les souvenirs arrivent au pas de charge,
enseignes déployées ; la cavalerie légère des comparaisons
se développe par un magnifique galop ; l'artillerie de la
logique accourt avec son train et ses gargousses ; les traits
d'esprit arrivent en tirailleurs ; les figures se dressent
; le papier se couvre d'encre, car la veille commence et
finit par des torrents d'eau noire, comme la bataille par
sa poudre noire. J'ai conseillé ce breuvage ainsi pris à
un de mes amis qui voulait absolument faire un travail promis
pour le lendemain : il s'est cru empoisonné, il s'est recouché,
il a gardé le lit comme une mariée. Il était grand, blond,
cheveux rares ; un estomac de papier maché, mince. Il y
avait de ma part manque d'observation. Quand vous en êtes
arrivé au café pris à jeun avec les émulsions superlatives,
et que vous l'avez épuisé, si vous vous avisiez de continuer,
vous tomberiez dans d'horribles sueurs, des faiblesses nerveuses,
des somnolences. Je ne sais pas ce qui arriverait : la sage
nature m'a conseillé de m'abstenir, attendu que je ne suis
pas condamné à une mort immédiate. On doit se mettre alors
aux préparations lactées, au régime du poulet et des viandes
blanches ; enfin, détendre la harpe, et rentrer dans la
vie flâneuse, voyageuse, niaise et cryptogamique des bourgeois
retirés. L'état où vous met le café pris à jeun dans les
conditions magistrales, produit une sorte de vivacité nerveuse
qui ressemble à celle de la colère : le verbe s'élève, les
gestes expriment une impatience maladive ; on veut que tout
aille, trottent les idées ; on est braque, rageur pour des
riens, on arrive à ce variable caractère du poète tant accusé
par les épiciers ; on prête à autrui la lucidité dont on
jouit. Un homme d'esprit doit alors se bien garder de se
montrer ou de se laisser approcher. J'ai découvert ce singulier
état par certains hasards qui me faisaient perdre sans travail
l'exaltation que je me procurais. Des amis, chez qui je
me trouvais à la campagne, me voyaient hargneux et disputailleur,
de mauvaise foi dans les discussions. Le lendemain, je reconnaissais
mes torts, et nous en cherchions la cause. Mes amis étaient
des savants du premier ordre, nous l'eûmes bientôt trouvée
: le café voulait une proie. Non seulement ces observations
sont vraies et ne subissent d'autres changements que ceux
qui résultent des différentes idiosyncrasies, mais elles
concordent avec les expériences de plusieurs praticiens,
au nombre desquels est l'illustre Rossini, l'un des hommes
qui ont le plus étudié des lois du goût, un héros digne
de Brillat-Savarin.
OBSERVATION
Chez quelques natures faibles, le café produit au cerveau
une congestion sans danger ; au lieu de se sentir activées,
ces personnes éprouvent de la somnolence, et disent que
le café les fait dormir. Ces gens peuvent avoir des jambes
de cerf, des estomacs d'autruche, mais ils sont mal outillés
pour les travaux de la pensée. Deux jeunes voyageurs, M.M.
Combes et Tamisier, ont trouvé les Abyssiniens généralement
impuissants : les deux voyageurs n'hésitent pas à regarder
l'abus du café, que les Abyssiniens poussent au dernier
degré, comme la cause de cette disgrâce. Si ce livre passe
en Angleterre, le gouvernement anglais est prié de résoudre
cette grave question sur le premier condamné qu'il aura
sous la main, pourvu que ce ne soit ni une femme ni un vieillard.
Le thé contient également du tannin, mais le sien a des
vertus narcotiques ; il ne s'adresse pas au cerveau ; il
agit sur les plexus seulement et sur les intestins qui absorbent
plus spécialement et plus rapidement les substances narcotiques.
La manière de le préparer est absolue. Je ne sais pas jusqu'à
quel point la quantité d'eau que les buveurs de thé précipitent
dans leur estomac doit être comptée dans l'effet obtenu.
Si l'expérience anglaise est vraie, il donnerait la morale
anglaise, les mises au teint blafard, les hypocrisies et
les médisances anglaises ; ce qui est certain, c'est qu'il
ne gâte pas moins la femme au moral qu'au physique. Là où
les femmes boivent du thé, l'amour est vicié dans son principe
; elles sont pâles, maladives, parleuses, ennuyeuses, prêcheuses.
Pour quelques organisations fortes, le thé fort et pris
à grandes doses procure une irritation qui verse des trésors
de mélancolie ; il occasionne des rêves, mais moins puissants
que ceux de l'opium, car cette fantasmagorie se passe dans
une atmosphère grise et vaporeuse. Les idées sont douces
autant que le sont les femmes blondes. Votre état n'est
pas le sommeil de plomb qui distingue les belles organisations
fatiguées, mais une somnolence indicible qui rappelle les
rêvasseries du matin. L'excès du café, comme celui du thé,
produit une grande sécheresse dans la peau qui devient brûlante.
Le café met souvent en sueur et donne une violente soif.
Chez ceux qui arrivent à l'abus, la salivation est épaisse
et presque supprimée.
~*~
DU TABAC
Je n'ai pas gardé sans raison le tabac pour le dernier ;
d'abord cet excès est le dernier venu, puis il triomphe
de tous les autres. La nature a mis des bornes à nos plaisirs.
Dieu me garde de taxer ici les vertus militantes de l'amour,
et d'effaroucher d'honorables susceptibilités ; mais il
est extrêmement avéré qu'Hercule doit sa célébrité à son
douzième travail, généralement regardé comme fabuleux, aujourd'hui
que les femmes sont beaucoup plus tourmentées par les fumées
des cigares que par le feu de l'amour. Pour le sucre, le
dégoût arrive promptement chez tous les êtres, même chez
les enfants. Quant aux liqueurs fortes, l'abus donne à peine
deux ans d'existence ; celui du café procure des maladies
qui ne permettent pas d'en continuer l'usage. Au contraire,
l'homme croit pouvoir fumer indéfiniment. Erreur. Broussais,
qui fumait beaucoup, était taillé en hercule ; il devait,
sans excès de travail et de cigares, dépasser la centaine
: il est mort dernièrement à la fleur de l'âge, relativement
à sa construction cyclopéenne. Enfin un dandy tabacolâtre
a eu le gosier gangréné, et, comme l'ablation a paru justement
impossible, il est mort. Il est inouï que Brillat-Savarin,
en prenant pour titre de son ouvrage Physiologie du Goût,
et après avoir si bien démontré le rôle que jouent dans
ses jouissances les fosses nasales et palatales, ait oublié
le chapitre du tabac. Le tabac se consomme aujourd'hui par
la bouche après avoir été longtemps pris par le nez : il
affecte les doubles organes merveilleusement constatés chez
nous par Brillat-Savarin : le palais, ses adhérences, et
les fosses nasales. Au temps où l'illustre professeur composa
son livre, le tabac n'avait pas, à la vérité, envahi la
société française dans toutes ses parties comme aujourd'hui.
Depuis un siècle, il se prenait plus en poudre qu'en fumée,
et maintenant le cigare infecte l'état social. On ne s'était
jamais douté des jouissances que devait procurer l'état
de cheminée. Le tabac fumé cause en prime abord des vertiges
sensibles ; il amène chez la plupart des néophytes une salivation
excessive, et souvent des nausées qui produisent des vomissements.
Malgré ces avis de la nature irritée, le tabacolâtre persiste,
il s'habitue. Cet apprentissage dure quelquefois plusieurs
mois. Le fumeur finit par vaincre à la façon de Mithridate,
et il entre dans un paradis. De quel autre nom appeler les
effets du tabac fumé ? Entre le pain et du tabac à fumer,
le pauvre n'hésite point ; le jeune homme sans le sou qui
use ses bottes sur l'asphalte des boulevards, et dont la
maîtresse travaille nuit et jour, imite le pauvre ; le bandit
de Corse que vous trouvez dans les rochers inaccessibles
ou sur une plage que son oeil peut surveiller, vous offre
de tuer votre ennemi pour une livre de tabac. Les hommes
d'une immense portée avouent que les cigares les consolent
des plus grandes adversités. Entre une femme adorée et le
cigare, un dandy n'hésiterait pas plus à la quitter que
le forçat à rester au bagne s'il devait y avoir du tabac
à discrétion ! Quel pouvoir a donc ce plaisir que le roi
des rois aurait payé de la moitié de son empire, et qui
surtout est le plaisir des malheureux ? Ce plaisir, je le
niais, et l'on me devait cet axiome
VI FUMER UN CIGARE, C'EST FUMER
DU FEU.
Je dois à George Sand la clef de ce trésor ; mais je n'admets
que le houka de l'Inde, ou le narguilé de la Perse. En fait
de jouissances matérielles, les Orientaux nous sont décidément
supérieurs. Le houka, comme le narguilé, est un appareil
très élégant ; il offre aux yeux des formes inquiétantes
et bizarres qui donnent une sorte de supériorité aristocratique
à celui qui s'en sert aux yeux d'un bourgeois étonné. C'est
un réservoir, ventru comme un pot du Japon, lequel supporte
une espèce de godet en terre cuite où se brûlent le tabac,
le patchouli, les substances dont vous aspirez la fumée,
car on peut fumer plusieurs produits botaniques, tous plus
divertissants les uns que les autres. La fumée passe par
de longs tuyaux en cuir de plusieurs aunes, garnis de soie,
de fil d'argent, et dont le bec plonge dans le vase au-dessus
de l'eau parfumée qu'il contient, et dans laquelle trempe
le tuyau qui descend de la cheminée supérieure. Votre aspiration
tire la fumée, contrainte à traverser l'eau pour venir à
vous par l'horreur que le vide cause à la nature. En passant
par cette eau, la fumée s'y dépouille de son empyreume,
elle s'y rafraîchit, s'y parfume sans perdre les qualités
essentielles que produit la carbonisation de la plante,
elle se subtilise dans les spirales du cuir, et vous arrive
au palais, pure et parfumée. Elle s'étale sur vos papilles,
elle les sature, et monte au cerveau, comme des prières
mélodieuses et embaumées vers la Divinité. Vous êtes couché
sur un divan, vous êtes occupé sans rien faire, vous pensez
sans fatigue, vous vous grisez sans boire, sans dégoût,
sans les retours sirupeux du vin de Champagne, sans les
fatigues nerveuses du café. Votre cerveau acquiert des facultés
nouvelles, vous ne sentez plus la calotte osseuse et pesante
de votre crâne, vous volez à pleines ailes dans le monde
de la fantaisie, vous attrapez vos papillonants délires,
comme un enfant d'une gaze qui courrait dans une prairie
divine après des libellules, et vous les voyez sous leur
forme idéale, ce qui vous dispose à la réalisation. Les
plus belles espérances passent et repassent, non plus en
illusions, elles ont pris un corps, et bondissent comme
autant de Taglioni, avec quelle grâce ! vous le savez, fumeurs
! Ce spectacle embellit la nature, toutes les difficultés
de la vie disparaissent, la vie est légère, l'intelligence
est claire, la grise atmosphère de la pensée devient bleue
; mais, effet bizarre, la toile de cet opéra tombe quand
s'éteint le houka, le cigare ou la pipe. Cette excessive
jouissance, à quel prix l'avez-vous conquise ? Examinons.
Cet examen s'applique également aux effets passagers produits
par l'eau-de-vie et le café. Le fumeur a supprimé la salivation.
S'il ne l'a pas supprimée, il en a changé les conditions,
en la convertissant en une sorte d'excrétion plus épaisse.
Enfin, s'il n'opère aucune espèce de sputation, il a engorgé
les vaisseaux, il en a bouché ou anéanti les suçoirs, les
déversoirs, papilles ingénieuses dont l'admirable mécanisme
est dans le domaine du microscope de Raspail, et desquels
j'attends la description, qui me semble d'une urgente utilité.
Demeurons sur ce terrain. Le mouvement des différentes mucosités,
merveilleuse pulpe placée entre le sang et les nerfs, est
l'une des circulations humaines les plus habilement composées.
Ces mucosités sont si essentielles à l'harmonie intérieure
de notre machine, que, dans les violentes émotions, il s'en
fait en nous un rappel violent pour soutenir leur choc à
quelque centre inconnu. Enfin, la vie en a tellement soif,
que tous ceux qui se sont mis dans de grandes colères peuvent
se souvenir du dessèchement soudain de leur gosier, de l'épaississement
de leur salive et de la lenteur avec laquelle elle revint
à son état normal. Ce fait m'avait si violemment frappé,
que j'ai voulu le vérifier dans la sphère des plus horribles
émotions. J'ai négocié longtemps à l'avance la faveur de
dîner avec des personnes que des raisons publiques éloignent
de la société : le chef de la police de sûreté et l'exécuteur
des hautes oeuvres de la cour royale de Paris, tous deux
d'ailleurs citoyens, électeurs, et pouvant jouir des droits
civiques comme tous les autres Français. Le célèbre chef
de la police de sûreté me donna pour un fait sans exception
que tous les criminels qu'il avait arrêtés sont demeurés
entre une et quatre semaines avant d'avoir recouvré la faculté
de saliver. Les assassins étaient ceux qui la recouvraient
le plus tard. L'exécuteur des hautes oeuvres n'avait jamais
vu d'homme cracher en allant au supplice, ni depuis le moment
où il lui faisait la toilette. Qu'il nous soit permis de
rapporter un fait que nous tenons du commandant même sur
le vaisseau de qui l'expérience a eu lieu, et qui corrobore
notre argumentation. Sur une frégate du roi, avant la Révolution,
en pleine mer, il y eut un vol commis. Le coupable était
nécessairement à bord. Malgré les plus sévères perquisitions,
malgré l'habitude d'observer les moindres détails de la
vie en commun qui se mène sur un vaisseau, ni les officiers,
ni les matelots ne purent découvrir l'auteur du vol. Ce
fait devint l'occupation de tout l'équipage. Quand le capitaine
et son état-major eurent désespéré de faire justice, le
contremaître dit au commandant : - Demain matin, je trouverai
le voleur. Grand étonnement. Le lendemain, le contremaître
fait ranger l'équipage sur le gaillard en annonçant qu'il
va rechercher le coupable. Il ordonne à chaque homme de
tendre la main, et lui distribue une petite quantité de
farine. Il passe la revue en commandant à chaque homme de
faire une boulette avec la farine en y mêlant de la salive.
Il y eut un homme qui ne put faire sa boulette, faute de
salive. - Voilà le coupable, dit-il au capitaine. Le contremaître
ne s'était pas trompé. Ces observations et ces faits indiquent
le prix qu'attache la nature à la mucosité prise dans son
ensemble, laquelle déverse son trop-plein par les organes
du goût, et qui constitue essentiellement les sucs gastriques,
ces habiles chimistes, le désespoir de nos laboratoires.
La médecine vous dira que les maladies les plus graves,
les plus longues, les plus brutales à leur début, sont celles
que produisent les inflammations des membranes muqueuses.
Enfin le coryzza, vulgairement nommé rhume de cerveau, ôte
pendant quelques jours les facultés les plus précieuses,
et n'est cependant qu'une légère irritation des muqueuses
nasales et cérébrales. De toute manière, le fumeur gène
cette circulation, en supprimant son déversoir, en éteignant
l'action des papilles, ou leur faisant absorber des sucs
obturateurs. Aussi, pendant tout le temps que dure son travail,
le fumeur est-il presque hébété. Les peuples fumeurs, comme
les Hollandais, qui ont fumé les premiers en Europe, sont
essentiellement apathiques et mous ; la Hollande n'a aucun
excédent de population. La nourriture ichthyophagique à
laquelle elle est vouée, l'usage des salaisons, et un certain
vin de Touraine fortement alcoolisé, le vin de Vouvray,
combattent un peu les influences du tabac ; mais la Hollande
appartiendra toujours à qui voudra la prendre : elle n'existe
que par la jalousie des autres cabinets qui ne la laisseraient
pas devenir française. Enfin, le tabac, fumé ou chiqué,
a des effets locaux dignes de remarques. L'émail des dents
se corrode, les gencives se tuméfient et secrètent un pus
qui se mêle aux éléments et altère la salive. Les Turcs,
qui font un usage immodéré du tabac, tout en l'affaiblissant
par des lessivages, sont épuisés de bonne heure. Comme il
est peu de Turcs assez riches pour posséder ces fameux sérails
où ils pourraient abuser de leur jeunesse, on doit admettre
que le tabac, l'opium et le café, trois agents d'excitation
semblables, sont les causes capitales de la cessation des
facultés génératives chez eux, où un homme de trente ans
équivaut à un Européen de cinquante ans. La question du
climat est peu de chose : les latitudes comparées donnent
une trop faible différence.
~*~
CONCLUSION
La régie fera sans doute contredire ces observations sur
les excitants qu'elle a imposés ; mais elles sont fondées,
et j'ose avancer que la pipe entre beaucoup dans la tranquillité
de l'Allemagne ; elle dépouille l'homme d'une certaine portion
de son énergie. Le fisc est de sa nature stupide et anti-social
; il précipiterait une nation dans les abîmes du crétinisme,
pour se donner le plaisir de faire passer des écus d'une
main dans une autre, comme font les jongleurs indiens. De
nos jours, il y a dans toutes les classes une pente vers
l'ivresse que les moralistes et les hommes d'Etat doivent
combattre ; car l'ivresse, sous quelque forme qu'elle se
manifeste, est la négation du mouvement social. L'eau-de-vie
et le tabac menacent la société moderne. Quand on a vu à
Londres les palais du gin, on conçoit les sociétés de tempérance.
Brillat-Savarin, qui, l'un des premiers, a remarqué l'influence
de ce qui entre dans la bouche sur les destinées humaines,
aurait pu insister sur l'utilité d'élever sa statistique
au rang qui lui est dû, en faisant la base sur laquelle
opéreraient de grands esprits. La statistique doit être
le budget des choses ; elle éclairerait les graves questions
que soulèvent les excès modernes relativement à l'avenir
des nations. Le vin, cet excitant des classes inférieures,
a, dans son alcool, un principe nuisible ; mais au moins
veut-il un temps indéfinissable, en rapport avec les constitutions,
pour faire arriver l'homme à ces combustions instantanées,
phénomènes extrêmement rares. Quant au sucre, la France
en a été longtemps privée, et je sais que les maladies de
poitrine, qui, par leur fréquence dans la partie de la génération
née de 1800 à 1815, ont étonné les statisticiens de la médecine,
peuvent être attribuées à cette privation ; comme aussi
le trop grand usage doit amener des maladies cutanées. Certes,
l'alcool qui entre comme base dans le vin et dans les liqueurs
dont l'immense majorité des Français abusent, le café, le
sucre, qui contient des substances phosphorescentes et phlogistiques
et qui devient d'un usage immodéré, doivent changer les
conditions génératives, quand il est maintenant acquis à
la science que la diète ichtyophagique influe sur les produits
de la génération. La régie est peut-être plus immorale que
ne l'était le jeu, plus dépravante, plus anti-sociale que
la roulette. L'eau-de-vie est peut-être une fabrication
funeste dont les débits devraient être surveillés. Les peuples
sont de grands enfants, et la politique devrait être leur
mère. L'alimentation publique, prise dans son ensemble,
est une partie immense de la politique et la plus négligée
; j'ose même dire qu'elle est dans l'enfance. Ces cinq natures
d'excès offrent toutes une similitude dans le résultat :
la soif, la sueur, la déperdition de la mucosité, la perte
des facultés génératives, qui en est la suite. Que cet axiome
soit donc acquis à la science de l'homme :
VII TOUT EXCES QUI ATTEINT LES
MUQUEUSES ABREGE LA VIE.
L'homme n'a qu'une somme de force vitale ; elle est répartie
également entre la circulation sanguine, muqueuse et nerveuse
; absorber l'une au profit des autres, c'est causer un tiers
de mort. Enfin, pour nous résumer par une image axiomatique
:
VIII QUAND LA FRANCE ENVOIE SES CINQ
CENT MILLE HOMMES AUX PYRENEES, ELLE NE LES A PAS SUR LE
RHIN. AINSI DE L'HOMME. HONORE DE BALZAC.
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