Maryline Desbiolles
La seiche
L'auteur :
Maryline Desbiolles vit dans l'arrière-pays niçois. Elle a publié une vingtaine d'ouvrages et a obtenu le prix Femina en 1999 pour Anchise.
Publicité :
L'oeuvre :
Editions du Seuil
Extrait
Je dispose les ingrédients avec
le plaisir de l'écolier qui, le jour de la rentrée,
sort de sa trousse son petit matériel flambant neuf.
Le lard (environ 150 gr), les trois oignons (j'hésite
entre les jaunes et les blancs, mais pas longtemps, car
les blancs sont frais et le blanc ne doit-il pas accompagner
comme une traîne la seiche que j'invente), l'ail (une
gousse, ai-je écrit, j'en mets deux, la générosité
paie parfois en cuisine quand elle n'est pas compulsive),
le persil (souvent je le néglige, quelquefois même
je l'oublie. Hormis la couleur, et c'est en vérité
déjà beaucoup, il me semblait jusqu'alors
ne pas changer grand-chose à ce qu'il venait saupoudrer,
je trouvais son bouquet un peu pâle à coté
de celui de la menthe ou de la divine coriandre; mais ni
la menthe ni la coriandre ne le peuvent avantageusement
remplacer, ne le peuvent remplacer tout court, le persil
ne s'impose pas, il ne supplante pas, il ne magnifie pas
même mais il s'entremet, ce qui en cuisine vaut son
pesant d'or. Les entremetteurs ménagent d'imperceptibles
ponts entre des ingrédients qui n'ont pas tout à
fait l'habitude de se fréquenter, ici peut être
entre le lard qu'on pense plus volontier terrien et les
cheveux iodés).
On se souvient rarement de ce qu'on a mangé
même si on se souvient du plaisir qu'on a pris ou
pas, des hotes, d'un instant de la conversation peut être.
Mais gouter la cuisine et plus encore la faire, c'est à
coup sûr pouvoir mettre ses souvenirs en bouche, les
remacher, en distiller ce qui les compose et non pas les
avoir sur le bout de la langue, mais les saliver, les mettre
à l'épreuve de la langue. Tournés et
retournés dans le jus de la bouche, les souvenirs
sont là dans le vif du sujet. La langue des souvenirs,
la langue devenue le milieu du corps, comme elle le serait
sur un dessin de tout petit enfant, langue fine et acérée
des sorcières, langue charnue des aimables nains
des contes, langue fourchue qui effraie autant qu'elle excite
les appetits. Je me souviens du geste d'un homme qui, comme
il se caressait à mes cheveux, les prit soudain voracement
dans sa bouche. C'était un geste presque charmant
et à la fois d'une rare obscénité.
Il me donna la chair de poule de dégout et de consentement
mélangés. Il se noyait en mes cheveux comme
s'ils avaient été longs et torsadés
jusqu'à mes hanches, il se perdait là-dedans
comme s'ils avaient été tout ensemble une
forêt obscure et ses clairières radieuses,
il s'engloutissait dessous comme s'il n'eût rien tant
désiré que de disparaître à jamais.
Il se noyait. Si bien qu'il me semble toujours que les cheveux
d'une amoureuse sont longs et onduleux, même et surtout
en rêve, dans le rêve éveillé
où on devient cette amoureuse que retenaient prisonnière
nos cheveux courts, il me semble toujours que les cheveux
d'une amoureuse sont longs et onduleux comme une eau tumultueuse
où on risque chaque seconde de perdre pied, autant
celle qui porte la rivière et se laisse entraîner
à son irresistible courant que celui que la chevelure
imaginaire couvre et découvre jusqu'au vertige. Les
cheveux de Mélisande n'étaient immenses que
pour Pelléas, remplis du chant de la mer infinie
et mortelle, tandis que pour Golaud ils sont simplement
beaux.
Merci de n'utiliser les commentaires que pour tout ce qui concerne le contenu lui même (recette, technique, produit...). Pour toute remarque sur la forme (liens cassés, photo manquante, etc) envoyez un mail à sabine.simon@chefsimon.com.




