
Francis Ponge
(1899-1988)
Le parti pris des choses
L'auteur :
Poète français,né à Montpellier le 27 mars 1899 et décédé au Bar-sur-Loup, Alpes-Maritimes, le 6 août 1988, auteur du "Parti pris des choses", qui dans sa poésie
tenta d'abolir la distinction entre le mot et la chose qu'il
désigne.
L'oeuvre :
Le parti pris des choses 1942 (extraits)
Chaque
morceau de viande est une sorte d'usine, moulins et pressoirs
à sang.
Tubulures, hauts fourneaux, cuves y voisinent avec les mateaux-pilons,
les coussins de graissse.
la vapeur y jaillit, bouillante. Des feux sombres ou clairs
rougeoient.
des ruisseaux à ciel ouvert chairrient des scories avec
le fiel.
Et tout celan refroidit lentement à la nuit, à
la mort.
Aussitôt, sinon la rouille, du moins d'autres réactions
chimiques se produisent, qui dégagent des odeurs pestilentielles.
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Bien
que l'être végétal veuille être défini putôt par ses contours
et par ses formes, j'honorerai d'abord en lui une vertu de sa
substance : celle de pouvoir accomplir sa synthèse aux dépens
seuls du milieu inorganique qui l'environne.
Tout le monde autour de lui n'est qu'une mine où le précieux
filon vert puise de quoi élaborer continuement son protoplasme,
dans l'air par la fonction cholrophylienne, de ses feuilles,
dans le sol par la faculté absorbante de ses racines qui assimilent
les sels minéraux .
D'où la qualité essentielle de cet être, libéré à la fois de
tous soucis domiciliares et alimentaires par la présence à son
entour d'une ressource infinie : l'Immobilité.
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L'Huître
L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence
plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre.
C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir
: il faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un
couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre
à plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y
cassent les ongles : c'est un travail grossier. Les coups qu'on
lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d'une sorte
de halos. À l'intérieur l'on trouve tout un monde,
à boire et à manger : sous un firmament (à
proprement parler) de nacre, les cieux d'en-dessus s'affaissent
sur les cieux d'en-dessous, pour ne plus former qu'une mare,
un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à
l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre
sur les bords. Parfois très rare une formule perle à
leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt
à s'orner.
L'orange
Comme dans l’éponge il y a dans l’orange
une aspiration à reprendre contenance après avoir
subi l’épreuve de l’expression. Mais où
l’éponge réussit toujours, l’orange
jamais : car ses cellules ont éclaté, ses tissus
se sont déchirés. Tandis que l’écorce
seule se rétablit mollement dans sa forme grâce
à son élasticité, un liquide d’ambre
s’est répandu, accompagné de rafraîchissement,
de parfums suaves, certes, - mais souvent aussi de la conscience
amère d’une expulsion prématurée
de pépins. Faut-il
prendre parti entre ces deux manières de mal supporter
l’oppression ? – L’éponge n’est
que muscle et se remplit de vent, d’eau propre où
d’eau sale selon : cette gymnastique est ignoble. L’orange
a meilleur goût, mais elle est trop passive, - et ce sacrifice
odorant…c’est faire à l’oppresseur
trop bon compte vraiment. Mais
ce n’est pas assez avoir dit de l’orange que d’avoir
rappelé sa façon particulière de parfumer
l’air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre
l’accent sur la coloration glorieuse du liquide qui en
résulte qui en résulte, et qui, mieux que le jus
de citron, oblige le larynx à s’ouvrir largement
pour la prononciation du mot comme pour l’ingestion du
liquide, sans aucune moue appréhensive de l’avant
- bouche dont il ne fait pas hérisser les papilles. Et
l’on demeure au reste sans paroles pour avouer l’admiration
que mérite l’enveloppe du tendre, fragile et rose
ballon ovale dans cet épais tampon – buvard humide
dont l’épiderme extrêmement mince mais très
pigmenté, acerbement sapide, est juste assez rugueux
pour accrocher dignement la lumière sur la parfaite forme
du fruit. Mais à
la fin d’une trop courte étude, menée aussi
rondement que possible, - il faut en venir au pépin.
Ce grain, de la forme d’un minuscule citron, offre à
l’extérieur la couleur du bois blanc de citronnier,
à l’intérieur un vert de pois ou de germe
tendre. C’est en lui que se retrouvent, après l’explosion
sensationnelle de la lanterne vénitienne de saveurs,
couleurs et parfums que constitue le ballon fruité lui-même,
- la dureté relative et la verdeur (non d’ailleurs
entièrement insipide) du bois, de la branche, de la feuille
: somme toute petite quoique avec certitude la raison d’être
du fruit.
Le pain
La surface du pain est
merveilleuse d’abord à cause de cette impression
quasi panoramique qu’elle donne: comme si l’on avait
à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou
la Cordillère des Andes. Ainsi
donc une masse amorphe en train d’éructer fut glissée
pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle
s’est façonnée en vallées, crêtes,
ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors
si nettement articulés, ces dalles minces où la
lumière avec application couche ses feux, — sans
un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente. Ce lâche
et froid sous-sol que l’on nomme la mie a son tissu pareil
à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont
comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes
à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et
se rétrécissent: elles se détachent alors
les unes des autres, et la masse en devient moins friable…
Mais brisons-la : car le
pain doit être dans notre bouche moins objet de respect
que de consommation.
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