
Jules Verne
(1828 - 1905)
Les tribulations d'un chinois en Chine, Vingt mille lieues sous les mers
Voyage au centre de la terre
L'auteur :
Jules Verne, né en février 1828 à Nantes et mort en mars 1905 à Amiens, est un écrivain français, dont une grande partie de l'œuvre est consacrée à des romans d'aventures et de science-fiction (ou du roman d'anticipation). L’œuvre de Jules Verne est populaire dans le monde entier et, avec un total de 4 223 traductions, il vient au deuxième rang des auteurs les plus traduits en langue étrangère après Agatha Christie. Il est ainsi à ce jour, l'auteur de langue française le plus traduit dans le monde.
L'oeuvre :
Les tribulations d'un chinois
en Chine
Vingt mille lieues sous les mers
Voyage au centre de la terre
LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS
EN CHINE
Chapitre -1
« Il faut pourtant convenir que la vie a du bon !
s'écria l'un des convives, accoudé sur le
bras de son siège à dossier de marbre, en
grignotant une racine de nénuphar au sucre.
– Et du mauvais aussi ! répondit, entre deux
quintes de toux, un autre, que le piquant d'un délicat
aileron de requin avait failli étrangler !
– Soyons philosophes ! dit alors
un personnage plus âgé, dont le nez supportait
une énorme paire de lunettes à larges verres,
montées sur tiges de bois. Aujourd'hui, on risque
de s'étrangler, et demain tout passe comme passent
les suaves gorgées de ce nectar ! C'est la vie, après
tout ! »
Et cela dit, cet épicurien, d'humeur
accommodante, avala un verre d'un excellent vin tiède,
dont la légère vapeur s'échappait lentement
d'une théière de métal.
« Quant à moi, reprit un quatrième
convive, l'existence me parait très acceptable, du
moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen de ne rien
faire !
– Erreur ! riposta le cinquième.
Le bonheur est dans l'étude et le travail. Acquérir
la plus grande somme possible de connaissances, c'est chercher
à se rendre heureux !…
– Et à apprendre que, tout
compte fait, on ne sait rien !
– N'est-ce pas le commencement de
la sagesse ?
– Et quelle en est la fin ?
– La sagesse n'a pas de fin ! répondit
philosophiquement l'homme aux lunettes. Avoir le sens commun
serait la satisfaction suprême ! »
Ce fut alors que le premier convive s'adressa
directement à l'amphitryon, qui occupait le haut
bout de la table, c'est-à-dire la plus mauvaise place,
ainsi que l'exigeaient les lois de la politesse. Indifférent
et distrait, celui-ci écoutait sans rien dire toute
cette dissertation interpocula.
« Voyons ! Que pense notre hôte
de ces divagations après boire ? Trouve-t-il aujourd'hui
l'existence bonne ou mauvaise ? Est-il pour ou contre ?
»
L'amphitryon croquait nonchalamment quelques
pépins de pastèques ; il se contenta, pour
toute réponse, d'avancer dédaigneusement les
lèvres, en homme qui semble ne prendre intérêt
à rien.
« Peuh ! » fit-il.
C'est, par excellence, le mot des indifférents.
Il dit tout et ne dit rien. Il est de toutes les langues,
et doit figurer dans tous les dictionnaires du globe. C'est
une « moue » articulée.
Les cinq convives que traitait cet ennuyé
le pressèrent alors d'arguments, chacun en faveur
de sa thèse. On voulait avoir son opinion. Il se
défendit d'abord de répondre, et finit par
affirmer que la vie n'avait ni bon ni mauvais. A son sens,
c'était une « invention » assez insignifiante,
peu réjouissante en somme !
« Voilà bien notre ami !
– Peut-il parler ainsi, lorsque jamais
un pli de rose n'a encore troublé son repos !
– Et quand il est jeune !
– Jeune et bien portant !
– Bien portant et riche !
– Très riche !
– Plus que très riche !
– Trop riche peut-être ! »
Ces interpellations s'étaient croisées
comme les pétards d'un feu d'artifice, sans même
amener un sourire sur l'impassible physionomie de l'amphitryon.
Il s'était contenté de hausser légèrement
les épaules, en homme qui n'a jamais voulu feuilleter,
fût-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n'en
a pas même coupé les premières pages
!
Et, cependant, cet indifférent comptait
trente et un ans au plus, il se portait à merveille,
il possédait une grande fortune, son esprit n'était
pas sans culture, son intelligence s'élevait au-dessus
de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque à
tant d'autres pour être un des heureux de ce monde
! Pourquoi ne l'était-il pas ?
Pourquoi ?
La voix grave du philosophe se fit alors
entendre, et, parlant comme un coryphée du chœur
antique : « Ami, dit-il, si tu n'es pas heureux ici-bas,
c'est que jusqu'ici ton bonheur n'a été que
négatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la
santé. Pour en bien jouir, il faut en avoir été
privé quelquefois. Or, tu n'as jamais été
malade… je veux dire : tu n'as jamais été
malheureux ! C'est là ce qui manque à ta vie.
Qui peut apprécier le bonheur, si le malheur ne l'a
jamais touché, ne fût-ce qu'un instant ! »
Et, sur cette observation empreinte de
sagesse, le philosophe, levant son verre plein d'un champagne
puisé aux meilleures marques : « Je souhaite
un peu d'ombre au soleil de notre hôte, dit-il, et
quelques douleurs à sa vie ! »
Après quoi, il vida son verre tout
d'un trait.
L'amphitryon fit un geste d'acquiescement,
et retomba dans son apathie habituelle.
Où se tenait cette conversation
? Était-ce dans une salle à manger européenne,
à Paris, à Londres, à Vienne, à
Pétersbourg ? Ces six convives devisaient-ils dans
le salon d'un restaurant de l'Ancien ou du Nouveau Monde
? Quels étaient ces gens qui traitaient ces questions,
au milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison ?
En tout cas, ce n'étaient pas des
Français, puisqu'ils ne parlaient pas politique !
Les six convives étaient attablés
dans un salon de moyenne grandeur, luxueusement décoré.
A travers le lacis des vitres bleues ou orangées
se glissaient, à cette heure, les derniers rayons
du soleil. Extérieurement à la baie des fenêtres,
la brise du soir balançait des guirlandes de fleurs
naturelles ou artificielles, et quelques lanternes multicolores
mêlaient leurs pâles lueurs aux lumières
mourantes du jour. Au-dessus, la crête des baies s'enjolivait
d'arabesques découpées, enrichies de sculptures
variées, représentant des beautés célestes
et terrestres, animaux ou végétaux d'une faune
et d'une flore fantaisistes.
Sur les murs du salon, tendus de tapis
de soie, miroitaient de larges glaces à double biseau.
Au plafond, une « punka », agitant ses ailes
de percale peinte rendait supportable la température
ambiante.
La table, c'était un vaste quadrilatère
en laque noire. Pas de nappe à sa surface, qui reflétait
les nombreuses pièces d'argenterie et de porcelaine
comme eût fait une tranche du plus pur cristal. Pas
de serviettes, mais de simples carrés de papier,
ornés de devises, dont chaque invité avait
près de lui une provision suffisante. Autour de la
table se dressaient des sièges à dossiers
de marbre, bien préférables sous cette latitude
aux revers capitonnés de l'ameublement moderne.
Quant au service, il était fait
par des jeunes filles, fort avenantes, dont les cheveux
noirs s'entremêlaient de lis et de chrysanthèmes,
et qui portaient des bracelets d'or ou de jade, coquettement
contournés à leurs bras. Souriantes et enjouées,
elles servaient ou desservaient d'une main, tandis que,
de l'autre, elles agitaient gracieusement un large éventail,
qui ravivait les courants d'air déplacés par
la punka du plafond.
Le repas n'avait rien laissé à
désirer. Qu'imaginer de plus délicat que cette
cuisine à la fois propre et savante ? Le Bignon de
l'endroit, sachant qu'il s'adressait à des connaisseurs,
s'était surpassé dans la confection des cent
cinquante plats dont se composait le menu du dîner.
Au début et comme entrée
de jeu, figuraient des gâteaux sucrés, du caviar,
des sauterelles frites, des fruits secs et des huîtres
de Ning-Po. Puis se succédèrent, à
courts intervalles, des œufs pochés de cane,
de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux œufs
brouillés, des fricassées de « ging-seng
», des ouïes d'esturgeon en compote, des nerfs
de baleine sauce au sucre, des têtards d'eau douce,
des jaunes de crabe en ragoût, des gésiers
de moineau et des yeux de mouton piqués d'une pointe
d'ail, des ravioles au lait de noyaux d'abricots, des matelotes
d'holothuries, des pousses de bambou au jus, des salades
sucrées de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore,
pralines d'arachides, amandes salées, mangues savoureuses,
fruits du « long-yen » à chair blanche,
et du « lit-chi » à pulpe pâle,
châtaignes d'eau, oranges de Canton confites, formaient
le dernier service d'un repas qui durait depuis trois heures,
repas largement arrosé de bière, de champagne,
de vin de Chao-Chigne, et dont l'inévitable riz,
poussé entre les lèvres des convives à
l'aide de petits bâtonnets, allait couronner au dessert
la savante ordonnance.
Le moment vint enfin où les jeunes
servantes apportèrent, non pas de ces bols à
la mode européenne, qui contiennent un liquide parfumé,
mais des serviettes imbibées d'eau chaude, que chacun
des convives se passa sur la figure avec la plus extrême
satisfaction.
Ce n'était toutefois qu'un entracte
dans le repas, une heure de farniente, dont la musique allait
remplir les instants.
En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes
entra dans le salon. Les chanteuses étaient jeunes,
jolies, de tenue modeste et décente. Mais quelle
musique et quelle méthode ! Des miaulements, des
gloussements, sans mesure et sans tonalité, s'élevant
en notes aiguës jusqu'aux dernières limites
de perception du sens auditif ! Quant aux instruments, violons
dont les cordes s'enchevêtraient dans les fils de
l'archet, guitares recouvertes de peaux de serpent, clarinettes
criardes, harmonicas ressemblant à de petits pianos
portatifs, ils étaient dignes des chants et des chanteuses,
qu'ils accompagnaient à grand fracas.
Le chef de ce charivarique orchestre avait
remis en entrant le programme de son répertoire.
Sur un geste de l'amphitryon, qui lui laissait carte blanche,
ses musiciens jouèrent le Bouquet des dix Fleurs,
morceau très à la mode alors, dont raffolait
le beau monde.
Puis, la troupe chantante et exécutante,
bien payée d'avance, se retira, non sans emporter
force bravos, dont elle alla faire encore une importante
récolte dans les salons voisins.
Les six convives quittèrent alors
leur siège, mais uniquement pour passer d'une table
à une autre, – ce qu'ils firent non sans grandes
cérémonies et compliments de toutes sortes.
Sur cette seconde table, chacun trouva
une petite tasse à couvercle, agrémentée
du portrait de Bôdhidharama, le célèbre
moine bouddhiste, debout sur son radeau légendaire.
Chacun reçut aussi une pincée de thé,
qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau bouillante que
contenait sa tasse, et qu'il but presque aussitôt.
Quel thé ! Il n'était pas
à craindre que la maison Gibb-Gibb & Co., qui
l'avait fourni, l'eût falsifié par le mélange
malhonnête de feuilles étrangères, ni
qu'il eût déjà subi une première
infusion et ne fût plus bon qu'à balayer les
tapis, ni qu'un préparateur indélicat l'eût
teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec le bleu
de Prusse !
C'était le thé impérial
dans toute sa pureté. C'étaient ces feuilles
précieuses semblables à la fleur elle-même,
ces feuilles de la première récolte du mois
de mars, qui se fait rarement, car l'arbre en meurt, ces
feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux mains soigneusement
gantées, ont seuls le droit de cueillir !
Un Européen n'aurait pas eu assez
d'interjections laudatives pour célébrer cette
boisson, que les six convives humaient à petites
gorgées, sans s'extasier autrement, – en connaisseurs
qui en avaient l'habitude.
C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en
étaient plus à apprécier les délicatesses
de cet excellent breuvage. Gens de la bonne société,
richement vêtus de la « han-chaol », légère
chemisette, du « ma-coual », courte tunique,
de la « haol », longue robe se boutonnant sur
le côté ; ayant aux pieds babouches jaunes
et chaussettes piquées, aux jambes pantalons de soie
que serrait à la taille une écharpe à
glands, sur la poitrine le plastron de soie finement brodé,
l'éventail à la ceinture, ces aimables personnages
étaient nés au pays même où l'arbre
à thé donne une fois l'an sa moisson de feuilles
odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient des nids d'hirondelle,
des holothuries, des nerfs de baleine, des ailerons de requin,
ils l'avaient savouré comme il le méritait
pour la délicatesse de ses préparations ;
mais son menu, qui eût étonné un étranger,
n'était pas pour les surprendre.
En tout cas, ce à quoi ne s'attendaient
ni les uns ni les autres, ce fut la communication que leur
fit l'amphitryon, au moment où ils allaient enfin
quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait traités,
ce jour-là, ils l'apprirent alors.
Les tasses étaient encore pleines.
Au moment de vider la sienne pour la dernière fois,
l'indifférent, s'accoudant sur la table, les yeux
perdus dans le vague, s'exprima en ces termes : «
Mes amis, écoutez-moi sans rire. Le sort en est jeté.
Je vais introduire dans mon existence un élément
nouveau, qui en dissipera peut-être la monotonie !
Sera-ce un bien, sera-ce un mal ? l'avenir me l'apprendra.
Ce dîner, auquel je vous ai conviés, est mon
dîner d'adieu à la vie de garçon. Dans
quinze jours, je serai marié, et…
– Et tu seras le plus heureux des
hommes ! s'écria l'optimiste. Regarde ! Les pronostics
sont pour toi ! »
En effet, tandis que les lampes crépitaient
en jetant de pâles lueurs, les pies jacassaient sur
les arabesques des fenêtres, et les petites feuilles
de thé flottaient perpendiculairement dans les tasses.
Autant d'heureux présages qui ne pouvaient tromper
!
Aussi, tous de féliciter leur hôte,
qui reçut ces compliments avec la plus parfaite froideur.
Mais, comme il ne nomma pas la personne, destinée
au rôle d'« élément nouveau »,
dont il avait fait choix, aucun n'eut l'indiscrétion
de l'interroger à ce sujet.
Cependant, le philosophe n'avait pas mêlé
sa voix au concert général des félicitations.
Les bras croisés, les yeux à demi clos, un
sourire ironique sur les lèvres, il ne semblait pas
plus approuver les complimenteurs que le complimenté.
Celui-ci se leva alors, lui mit la main
sur l'épaule, et, d'une voix qui semblait moins calme
que d'habitude : « Suis-je donc trop vieux pour me
marier ? lui demanda-t-il.
– Non.
– Trop jeune ?
– Pas davantage.
– Tu trouves que j'ai tort ?
– Peut-être !
– Celle que j'ai choisie, et que
tu connais, a tout ce qu'il faut pour me rendre heureux.
– Je le sais.
– Eh bien ?…
– C'est toi qui n'as pas tout ce
qu'il faut pour l'être ! S'ennuyer seul dans la vie,
c'est mauvais ! S'ennuyer à deux, c'est pire !
– Je ne serai donc jamais heureux
?…
– Non, tant que tu n'auras pas connu
le malheur !
– Le malheur ne peut m'atteindre
!
– Tant pis, car alors tu es incurable
!
– Ah ! ces philosophes ! s'écria
le plus jeune des convives. Il ne faut pas les écouter.
Ce sont des machines à théories ! Ils en fabriquent
de toute sorte ! Pure camelote, qui ne vaut rien à
l'user ! Marie-toi, marie-toi, ami ! J'en ferais autant,
si je n'avais fait vœu de ne jamais rien faire ! Marie-toi,
et, comme disent nos poètes, puissent les deux phénix
t'apparaître toujours tendrement unis ! Mes amis,
je bois au bonheur de notre hôte !
– Et moi, répondit le philosophe,
je bois à la prochaine intervention de quelque divinité
protectrice, qui, pour le rendre heureux, le fasse passer
par l'épreuve du malheur ! »
Sur ce toast assez bizarre, les convives
se levèrent, rapprochèrent leurs poings comme
eussent fait des boxeurs au moment de la lutte ; puis, après
les avoir successivement baissés et remontés
en inclinant la tête, ils prirent congé les
uns des autres.
A la description du salon dans lequel ce
repas a été donné, au menu exotique
qui le composait, à l'habillement des convives, à
leur manière de s'exprimer, peut-être aussi
à la singularité de leurs théories,
le lecteur a deviné qu'il s'agissait de Chinois,
non de ces « Célestials » qui semblent
avoir été décollés d'un paravent
ou être en rupture de potiche, mais de ces modernes
habitants du Céleste Empire, déjà «
européanisés » par leurs études,
leurs voyages, leurs fréquentes communications avec
les civilisés de l'Occident.
En effet, c'était dans le salon
d'un des bateaux-fleurs de la rivière des Perles
à Canton, que le riche Kin-Fo, accompagné
de l'inséparable Wang, le philosophe, venait de traiter
quatre des meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin
de quatrième classe à bouton bleu, Yin-Pang,
riche négociant en soieries de la rue des Pharmaciens,
Tim le viveur endurci – et Houal le lettré.
Et cela se passait le vingt-septième
jour de la quatrième lune, pendant la première
de ces cinq veilles, qui se partagent si poétiquement
les heures de la nuit chinoise.
VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
Chapitre X
« Et maintenant, monsieur Aronnax, notre déjeuner
est prêt. Permettez-moi de vous précéder.
— A vos ordres, capitaine. »
Je suivis le capitaine Nemo, et dès que j’eus
franchi la porte, je pris une sorte de couloir électriquement
éclairé, semblable aux coursives d’un
navire. Après un parcours d’une dizaine de
mètres. une seconde porte s’ouvrit devant moi.
J’entrai alors dans une salle à manger ornée
et meublée avec un goût sévère.
De hauts dressoirs de chêne, incrustés d’ornements
d’ébène, s’élevaient aux
deux extrémités de cette salle, et sur leurs
rayons à ligne ondulée étincelaient
des faïences, des porcelaines, des verreries d’un
prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous
les rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines
peintures tamisaient et adoucissaient l’éclat.
Au centre de la salle était une table richement
servie. Le capitaine Nemo m’indiqua la place que je
devais occuper.
« Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme
qui doit mourir de faim. »
Le déjeuner se composait d’un certain nombre
de plats dont la mer seule avait fourni le contenu, et de
quelques mets dont j’ignorais la nature et la provenance.
J’avouerai que c’était bon, mais avec
un goût particulier auquel je m’habituai facilement.
Ces divers aliments me parurent riches en phosphore, et
je pensai qu’ils devaient avoir une origine marine.
Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien,
mais il devina mes pensées, et il répondit
de lui-même aux questions que je brûlais de
lui adresser.
« La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il.
Cependant, vous pouvez en user sans crainte. Ils sont sains
et nourrissants. Depuis longtemps, j’ai renoncé
aux aliments de la terre, et je ne m’en porte pas
plus mal. Mon équipage, qui est vigoureux, ne se
nourrit pas autrement que moi.
— Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits
de la mer ?
— Oui, monsieur le professeur, la mer fournit à
tous mes besoins. Tantôt, je mets mes filets a la
traîne, et je les retire, prêts à se
rompre. Tantôt, je vais chasser au milieu de cet élément
qui paraît être inaccessible à l’homme,
et je force le gibier qui gîte dans mes forêts
sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur
de Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies
de l’Océan. J’ai là une vaste
propriété que j’exploite moi-même
et qui est toujours ensemencée par la main du Créateur
de toutes choses. »
Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement,
et je lui répondis :
« Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets
fournissent d’excellents poissons à votre table
; je comprends moins que vous poursuiviez le gibier aquatique
dans vos forêts sous-marines ; mais je ne comprends
plus du tout qu’une parcelle de viande, si petite
qu’elle soit, figure dans votre menu.
— Aussi, monsieur, me répondit le capitaine
Nemo, ne fais-je jamais usage de la chair des animaux terrestres.
— Ceci, cependant, repris-je, en désignant
un plat où restaient encore quelques tranches de
filet.
— Ce que vous croyez être de la viande, monsieur
le professeur, n’est autre chose que du filet de tortue
de mer. Voici également quelques foies de dauphin
que vous prendriez pour un ragoût de porc. Mon cuisinier
est un habile préparateur, qui excelle à conserver
ces produits variés de l’Océan. Goûtez
à tous ces mets. Voici une conserve d’holoturies
qu’un Malais déclarerait sans rivale au monde,
voilà une crème dont le lait a été
fourni par la mamelle des cétacés, et le sucre
par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi
de vous offrir des confitures d’anémones qui
valent celles des fruits les plus savoureux. »
Et je goûtais, plutôt en curieux qu’en
gourmet, tandis que le capitaine Nemo m’enchantait
par ses invraisemblables récits.
« Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette
nourrice prodigieuse, inépuisable, elle ne me nourrit
pas seulement ; elle me vêtit encore. Ces étoffes
qui vous couvrent sont tissées avec le byssus de
certains coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre
des anciens et nuancées de couleurs violettes que
j’extrais des aplysis de la Méditerranée.
Les parfums que vous trouverez sur la toilette de votre
cabine sont le produit de la distillation des plantes marines.
Votre lit est fait du plus doux zostère de l’Océan.
Votre plume sera un fanon de baleine, votre encre la liqueur
sécrétée par la seiche ou l’encornet.
Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui retournera
un jour ! »
VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE
Chapitre II
« C’est du runique ; ces types sont absolument
identiques à ceux du manuscrit de Snorre Turleson
! Mais... qu’est-ce que cela peut signifier ? »
Comme le runique me paraissait être une invention
de savants pour mystifier le pauvre monde, je ne fus pas
fâché de voir que mon oncle n’y comprenait
rien. Du moins, cela me sembla ainsi au mouvement de ses
doigts qui commençaient à s’agiter terriblement.
« C’est pourtant du vieil islandais ! »
murmurait-il entre ses dents.
Et le professeur Lidenbrock devait bien s’y connaître,
car il passait pour être un véritable polyglotte.
Non pas qu’il parlât couramment les deux mille
langues et les quatre mille idiomes employés à
la surface du globe, mais enfin il en savait sa bonne part.
Il allait donc, en présence de cette difficulté,
se livrer à toute l’impétuosité
de son caractère, et je prévoyais une scène
violente, quand deux heures sonnèrent au petit cartel
de la cheminée.
Aussitôt la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet
en disant :
« La soupe est servie.
— Au diable la soupe, s’écria mon oncle,
et celle qui l’a faite, et ceux qui la mangeront !
»
Marthe s’enfuit ; je volai sur ses pas, et, sans
savoir comment, je me trouvai assis à ma place habituelle
dans la salle à manger.
J’attendis quelques instants. Le professeur ne vint
pas. C’était la première fois, à
ma connaissance, qu’il manquait à la solennité
du dîner. Et quel dîner, cependant ! une soupe
au persil, une omelette au jambon relevée d’oseille
à la muscade, une longe de veau à la compote
de prunes, et, pour dessert, des crevettes au sucre, le
tout arrosé d’un joli vin de la Moselle.
Voilà ce qu’un vieux papier allait coûter
à mon oncle. Ma foi, en qualité de neveu dévoué,
je me crus obligé de manger pour lui, et même
pour moi. Ce que je fis en conscience.
Merci à Gilles Carpentier de nous
avoir transmis ces textes.
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