Nous
sommes curieux de lectures culinaires, les étalages en regorgent,
mais celui de Michel roux dépasse les clivages que nous connaissons :
les ouvrages sont trop souvent simplistes, trop complexes ou seulement
irréalisables, voire parfois infantilisants, c'est pour cela que
nous sommes heureux que Michel Roux ait accepté de répondre
à nos questions.
Le
8 éme livre de Michel Roux est l'antithèse du livre complexe, alambiqué
et inaccessible tant pour le grand public que le cuisinier lambda,
il dévoile recettes, tours de mains et astuces vraies.
C'est
par liaison téléphonique directe que nous avons discuté en direct
avec Michel Roux
Ce grand chef m'a laissé mener la
conversation, sans règles et sans tabous. Avec la passion
des gens simples, refusant le statut et le rôle de « star »
Michel Roux nous
apporte son analyse riche en informations.
Un
cadeau d'estime entre collègues, une discussion entre confrères,
c'est ainsi que Michel Roux a voulu qualifier notre entretien,
sans hiérarchie, même si Chefsimon.com n'est pas un organe
de presse conventionnel en tant que tel.
La teneur de cet entretien hors de sentiers battus apporte par un regard
extérieur et distant et très documenté .
Michel Roux n'y va pas avec le dos de la cuiller, normal
pour un cuisinier !
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Bertrand
Simon-Bonjour Michel Roux, vous avez accepté de
répondre à notre interview avec simplicité et nous vous en remercions
au nom des nombreux visiteurs de Chefsimon.com.
Merci aussi pour cet interview de vive voix et le temps que vous
m'avez consacré, c'est très rare de la part d'un grand
Chef d'agir de la sorte, et je tenais à le souligner !
Avant
de commencer cet entretien , connaissiez vous notre site et qu'en
pensez vous , en toute franchise !
Michel
Roux-Je ne connaissais
pas votre site avant que nous soyons mis en contact,. Je trouve
que vous avez réalisé un travail utile et pratique. Il couvre bien
les savoirs nécessaires à la profession ; il est avant-gardiste.
C'est
une bonne idée que de questionner les professionnels et de confronter
leurs réponses, on s'aperçoit que devant le même panorama et selon
le cursus des uns et des autres ,le langage, l'habillage et la justification
des situations est très variable, parfois même contradictoire .
BS
-C'est d'autant étonnant que certains l'acceptent puisque nous ne
sommes pas un organe de presse « officiel »
Déjà
quelques uns de vos très illustres collègues sont peu joignables
, car entourés de services de presse . quelque peu hermétiques parfois..
Michel
Roux -moi même
j'ai de la difficulté parfois à joindre mes collègues.. j'essaie
une fois, deux, jamais au delà.. La communication doit être simple
et facile et m'entourer de personnes qui filtreraient ma communication
serait contraire à la simplicité
qui m'habite..
On
dirait que les Chefs sont dans des châteaux et que tellement au-dessus
du monde ils ne sont plus accessibles..C'est triste, car la simplicité
et la spontanéité de notre métier ont disparus
BS
-Vous êtes un chef reconnu et réputé mondialement , pourtant vous
vous tenez à l'écart des grands médias , pourquoi n'avez vous jamais
été tenté par la « starisation » ?
Michel
Roux-Cette attitude
de la profession me donne parfois envie de « vomir » en
effet, je ne conçois pas que l'on puisse se sentir « arrivé
« et se placer d'autorité au-dessus de tous.
La
starisation du cuisinier quel que soit son talent l 'éloigne
de ce qui fait ce que nous sommes professionnellement parlant.
Quand
les cuisiniers ont commencé à sortir de leur cuisine, il n'y avait
pas cette atmosphère de starisation.. en théorie ,de stars il ne
doit pas y en avoir trop sinon cela perd son sens !
Ces stars ont du talent sans doute mais ne sont ils pas aussi fabriqués
par un système ??
Leur légitimité est-elle justifiée ? Cela induit peut être
l'idée que seuls icônes représenteraient l'essence de la cuisine
française et mondiale.. ? C'est oublier tous ceux qui cuisinent
avec passion dans des conditions moins glorieuses.
Aujourd'hui
il y a bataille et la « grande famille » est aussi une
famille où se nouent des tensions, des dissensions, mais qui restent
enfouies. Il y a hélas et dans les nombreux cercles de la restauration
de l'hypocrisie et une fraternité de façade .
BS
-Vous ouvrez grande la porte de vos connaissances et transmettez
sans fard vos acquis, vos expériences. La première question est
celle-ci : Pourquoi avoir pris le parti de dévoiler avec justesse
ces « secrets » qui entourent souvent les grands chefs ?
Michel
Roux-Parce qu'on
n'emporte rien dans la tombe, à quoi cela sert-il de garder des
savoirs, confisquer des techniques si on ne passe pas le flambeau.
Nous
apprenons tous de nos maîtres, nous regardons les autres travailler,
nous lisons les ouvrages.. je ne pense pas que l'idée spontanée
ou la découverte soit un don, nous forgeons au quotidien sur des
savoirs communs.
Je
suis pédagogue dans l'âme et perfectionniste, je voulais que ce
livre soit accessible à chacun tant pour l'amateur que pour le professionnel.
Je
me refuse à contenir l'information ou à ne donner que quelques parties
d'une recette ou d'une technique, ce que je regrette le plus souvent
dans les livres ou encyclopédies qu'il m'arrive de regarder
BS
-Que pensez vous des tendances et de la « créativité »
, « inventivité « et autres superlatifs qui qualifient
une cuisine plus qu'une autre de « Géniale »
par exemple ?
Michel
Roux-- (Sourire
et rires étouffés) L'apparition d'appellations ronflantes m'amuse
dans la mesure où ce je sont plus que les mots ou les concepts souvent
imaginés et dictés par des communicants professionnels qui dirigent
les « créations » culinaires.
La
plus value que portent les « Stars » à leur cuisine est
essentiellement dans le phénomène de mode , et l'appropriation de
savoirs anciens, de connaissances acquises. L'honnêteté est aussi
de rendre hommage à ces sources.
On
pourrait croire qu'aujourd'hui l'originalité créatrice est plus
rhétorique que technique !L'art des mots précédent l'art culinaire.
Je
ne parle pas de créativité mais de recherche vers la perfection,
la remise en cause perpétuelle , de la saveur première, de la cuisson
juste et de la bonne justification de mes choix dans les plats qui
se créent au moment où nous les cuisinons .C'est une symbiose.
Michel
Roux-Il devient
révolutionnaire d'appeler une mousse une écume , ou de travailler
avec un panier et quelques herbes ou végétaux
posé à côté de soi et de sermonner des "vérités",
imaginer que le cuisinier est tout à tour jardinier, éleveur, scientifique,
écrivain, penseur, musicien... place le cuisinier dans une dimension
qui n'est pas la sienne et finit par le rendre ridicule.
BS
-L'ambiance dans les cuisines poussent elle au fond à inculquer
cette forme de compétition qui existe dans ce milieu
Michel
Roux-Je ne supporterai
pas que dans mon équipe (25) il y ait cette course au leadership ;
que celui qui veut jouer
BS
-Nombreux jeunes après leur formation en école hôtelière par filière
scolaire ou par apprentissage (donc ayant suivi un chemin classique de formation) quittent
la profession comment analysez vous ce phénomène ?
Michel
Roux-La question
est politique. La modification des lois du travail (les lois Aubry)
ont été démotivantes pour les professionnels, ils ont été déstabilisés
et ont été presque obligés des passer d' »un extrême à l'autre ;
les abus datant d'à peine deux décennies qui faisait travailler
les employé 70 à 80 h / semaine à une situation actuelle ou on ne
veut plus travailler plus de 35 h.
Comment
voulez vous motiver une profession où en théorie le cuisinier transforme
la matière se voit réduit à travailler dans des concept tel la cuisine
« 45 »(emploi 4 et 5 eme gamme).
Le professionnel est obligé alors de recourir à l'emploi de ces
produits tant en restauration collective, classique, voire aussi..gastronomique.. !)
BS
-A propos de la restauration « classique », chacun sait
que nombreux établissements choisissent par obligation ou par choix
de travailler avec des produits industriels ou semi industriels,
considérez vous cette pratique comme honnête vis à vis du client ?
Michel
Roux-Je suis
fils et petit fils de charcutier et pâtissier de cour, aussi je
suis triste de voir disparaître des cuisines ces savoirs qui sont
repris par l'industrie et la sous-traitance.
Il
s'agit ici d'un choix propre à chacun en fonction des contraintes
liées à la pénurie de personnels et de vocations.
Beaucoup de restaurateurs travaillent avec des produits mi-cuits,
préemballés, prédécoupés, à assembler, c'est aussi toute une technique
et un savoir qui disparaissent.
BS
-La restauration collective, sociale ou de grand distribution produisent
chaque jour un grand nombre de repas, aidés par les produits de
l'agro alimentaire , et les cuisines centrales.
Pensez
vous que la formation est en décalage avec cette réalité qui montre
que la majorité des personnels formés travaillent davantage en restauration
dite de « masse » qu'en restauration classique ?
Michel
Roux- Je suis
conseiller technique à la British airways et dans différentes compagnies,
aussi je connais bien ce milieu de cuisine industrielle et centrale.
Le rôle étant d'optimiser les qualités. C'est un trait d'union entre
le savoir et la volonté d'offrir aux clients de tout secteur de
la restauration une meilleure qualité possible
BS
-Après avoir suivi leur formation et reçu leurs diplômes, les jeunes
hésitent à embrasser la profession , les restaurateurs ont aujourd'hui
de la difficulté à recruter tant des apprentis que des salariés,
comment enrayer selon vous cette désaffection ?
Michel
Roux-Mon regard
sur l'enseignement hôtelier en France est correct dans la mesure
ou après avoir passé 35 ans en Angleterre, ou cette formation est
inexistante, la formation française ne peut être que meilleure
Il
faudrait commencer de cesser de mentir aux jeunes, l'école hôtelière
ne forme pas seulement les jeunes à travailler en très haute gastronomie,
les secteurs de la restauration sont nombreux, de la cuisine fast
food à la cuisine classique, gastronomique n passant par la cuisine
collective.
Il
devrait y avoir un discours neuf, un dépoussiérage dans la manière
d'aborder ce métier
Il
faut dire dès le collège
lors du choix d'orientation autant le bien et le meilleur du métier
que ses inconvénients et cesser de dénigrer les secteurs autres
que le secteur gastronomique.
On
aura bien sur plus de difficulté de passer du fast food ou de la
cuisine d'assemblage vers le gastronomique que l'inverse, mais ça
aussi il faut le dire.
BS
-La formation est-elle selon vous adaptée aux exigences du monde
professionnel qui est très large (de la cuisine gastronomique à
la cuisine de collectivité), pensez vous par exemple que l'on doivent
encore calquer notre enseignement sur et seulement sur les références
comme le Guide culinaire ou le répertoire de la cuisine ? L'école
hôtelière se doit de former les jeunes cuisiniers pour toutes les
formes de restauration. Pensez vous que cette dilution soit une
bonne chose ?
Michel
Roux-Il y a
et c'est indéniable des techniques qui ne sont plus d'actualité
parce qu'obsolètes,.. techniquement les choses ont évoluées, le
matériel, les produits mais aussi par faute de temps et parce qu'on
ne cuisine plus aujourd'hui comme on cuisinait il y a 100 ans .
BS
-Je travaille avec des arômes culinaires ? des produits hors
du commun ? exotiques ? de texturants et des matériels un peu détournés .selon l'envie,
que pensez vous de ces aides culinaires non négligeables ?
Michel
Roux-Je ne suis
pas obtus à ces nouveaux produits qui apparaissent, mais je reste
convaincu que lorsque l'on a le bon produit on n' a pas utilité
d'employer ces produits, pareillement pour la technologie, on emploie
certes les nouvelles technologies car elles favorisent le rendement,
la régularité, mais on ne peut pas tout jeter, tout effacer, tout
oublier en étant convaincu que l'on remplacera par du simple, du
facile et du meilleur. Il faut être mesuré et objectif en tout..Un
produit devrait se suffire en lui même, mais en tout état de cause,
il faut encore trouver le bon produit, ce qui est difficile et rare.
BS
-La réputation culinaire d'un pays qualifié de phare de la gastronomie
ne doit-elle reposer que sur quelques noms ? Ce constat n'a
t'il pas seulement été dressé au regard d'une certaine uniformisation
des plats proposés ?
Michel
Roux--Le nom
devient une référence, si il devient une marque déposée ou un simple
argument de vente, le cuisinier n'a plus lieu de rester dans sa
cuisine, il communique et ne cuisine plus !
BS
-Voilà la question un peu indiscrète.Etes vous comme certains de
vos confrères tenté de rédiger votre encyclopédie culinaire du XX1
eme siècle ? (je fais allusion au grand livre de cuisine de
A.Ducasse, l'encyclopédie culinaire de M. Veyrat, le Larousse gastronomique
de J. Robuchon .)
Michel
Roux- :Pourquoi
pas, si le temps me le permet, car je fais mes livres moi même,
mes livres je les conçois de A à Z et ne passent pas par des mains
autres que les miennes.. je fais la plonge et la cuisine
BS
-Vous avez fondé en toute discrétion avec votre frère la « Bourse
des frères Roux » qui récompense chaque année un cuisinier
à suivre des stages en restaurants *** , vous prenez tout en charge.
Pourquoi cet engagement discret ?
Michel
Roux- C'est
un avantage de notre notoriété, dynamiser les vocations et offrir
aussi la possibilité aux plus méritants et passionnes de vivre un
rêve professionnel et lui permettre de démarrer avec un regard fort
et passionnant de notre métier.
Parce que il faut donner cet esprit de merveilleux et ce goût au
mérite. La motivation passe aussi par la récompense qui peut aussi
être un apport gracieux de savoirs
BS-Quels
sont les conseils que vous donneriez aux cuisiniers dans leur généralité
et spécialement aux jeunes qui débutent autant à l'école qu'en entreprise ?
Michel
Roux-Il
faut être passionné, et rester modeste, humble, courageux et faire
comme je le fais moi même : regarder les gens d'en bas.. plutôt
que de les regarder d'en haut », c'est comme cela que l'on progresse
et que l'on apprend en nourrissant la passion.
Il ne faut pas se complexer si l'on ne travaille pas en « haute
gastronomie » on est aussi heureux dans les différents secteurs
de la restauration dès le moment où on aime ce que l'on fait et que
jamais la soif d'apprendre ne vous quitte
Nous
vous remercions de bien avoir voulu
vous prêter à ce jeu des questions et des réponses.
Michel
Roux nous a adressé et
dédicacé son ouvrage
« l'Esprit d'un Chef ».

L'esprit
d'un chef
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