
Marcel Proust
(1871-1922)
Du côté de chez Swann
L'auteur :
Valentin Louis Georges Eugène Marcel Proust, né à Auteuil le 10 juillet 1871 et mort à Paris le 18 novembre 1922, est un écrivain français, dont l'œuvre principale s'intitule À la recherche du temps perdu.
L'oeuvre :
"Du côté de chez
Swann"
"Mais quand d'un passé ancien rien ne subsiste, seules
plus frêles, mais plus vivaces,plus immatérielles, plus
persistantes, plus fidéles, l'odeur et la saveur
restent encore longtemps".
Marcel Proust
La madeleine
Autour de Mme SWANN (extraits)
LE TEXTE CELEBRE DE LA MADELEINE
II y avait déjà bien des années que, de
Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et le drame
de mon coucher, n'existait plus pour moi, quand un jour
d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant
que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre
mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne
sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces
gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une
coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé
par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain,
je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé
s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même
où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais,
je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire
en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans
la notion de sa cause. II m'avait aussitôt rendu les vicissitudes
de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté
illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant
d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était
pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre,
contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante
joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du
gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait
pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle
? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne
trouve rien de plus que dans la première, une troisième
qui m'apporte un peu moins que la seconde. II est temps
que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il
est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui,
mais en moi. [...] Je pose la tasse et me tourne vers mon
esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment ?
Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent
dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout
ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son
bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer.
II est en face de quelque chose qui n'est pas encore et
que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.
Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état
inconnu, qui n'apportait aucune preuve logique, mais l'évidence,
de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres
s'évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître.
Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première
cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté
nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de
ramener encore une fois la sensation qui s'enfuit. Et, pour
que rien ne brise l'élan dont il va tâcher de la ressaisir,
j'écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j'abrite mes
oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre
voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir,
je le force au contraire à prendre cette distraction que
je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant
une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le
vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore
récente de cette première gorgée et je sens tressaillir
en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s'élever,
quelque chose qu'on aurait désancré, à une grande profondeur
; je ne sais ce que c'est, mais cela monte lentement ; j'éprouve
la résistance et j'entends la rumeur des distances traversées.
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être
l'image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente
de la suivre jusqu'à moi. Mais il se débat trop loin, trop
confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où
se confond l'insaisissable tourbillon des couleurs remuées
; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme
au seul interprète possible, de me traduire le témoignage
de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur,
lui demander de m'apprendre de quelle circonstance particulière,
de quelle époque du passé il s'agit. Arrivera-t-il jusqu'à
la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant
ancien que l'attraction d'un instant identique est venue
de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de
moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est
arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s'il remontera jamais
de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher
vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de
toute tâche difficile, de toute oeuvre importante, m'a conseillé
de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement
à mes ennuis d'aujourd'hui, à mes désirs de demain qui se
laissent remâcher sans peine. Et tout d'un coup le souvenir
m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de
madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce
jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand
j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie
m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé
ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait
rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce
que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur
les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces
jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ;
peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps
hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé
; les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie,
si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot
- s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la
force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience.
Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la
mort des êtres, après la destruction des choses, seules,
plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus
persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent
encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre,
à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans
fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice
immense du souvenir.
Marcel Proust, À la recherche du temps
perdu. Du côté de chez Swann, 1913.
Autour de Mme SWANN
(extraits)
Mais (surtout à partir du moment où les
beaux jours s'installaient à Combray) il y avait bien longtemps
que l'heure altière de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire
qu'elle armoriait des douze fleurons momentanés de sa couronne
sonore, avait retenti autour de notre table, auprès du pain
bénit venu lui aussi familièrement en sortant de l'église,
quand nous étions encore assis devant les assiettes des
Mille et une nuits, appesantis par la chaleur et surtout
par le repas. Car, au fond permanent d'oufs, de côtelettes,
de pommes de terre, de confitures, de biscuits, qu'elle
ne nous annonçait même plus, Françoise ajoutait - selon
les travaux des champs et des vergers, le fruit de la marée,
les hasards du commerce, les politesses des voisins et son
propre génie, et si bien que notre menu, comme ces quatre-feuilles
qu'on sculptait au XIIIe siècle au portail des cathédrales,
reflétait un peu le rythme des saisons et des épisodes de
la vie - : une barbue parce que la marchande lui en avait
garanti la fraîcheur, une dinde parce qu'elle en avait vu
une belle au marché de Roussainville-le-Pin, des cardons
à la moelle parce qu'elle ne nous en avait pas encore fait
de cette manière-là, un gigot rôti parce que le grand air
creuse et qu'il avait bien le temps de descendre d'ici sept
heures, des épinards pour changer, des abricots parce que
c'était encore une rareté, des groseilles parce que dans
quinze jours il n'y en aurait plus, des framboises que M.
Swann avait apportées exprès, des cerises, les premières
qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans qu'il
n'en donnait plus, du fromage à la crème que j'aimais bien
autrefois, un gâteau aux amandes parce qu'elle l'avait commandé
la veille, une brioche parce que c'était notre tour de l'offrir.
Quand tout cela était fini, composée expressément pour nous,
mais dédiée plus spécialement à mon père qui était amateur,
une crème au chocolat, inspiration, attention personnelle
de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme
une ouvre de circonstance où elle avait mis tout son talent.
Celui qui eût refusé d'en goûter en disant : "J'ai
fini, je n'ai plus faim", se serait immédiatement ravalé
au rang de ces goujats qui, même dans le présent qu'un artiste
leur fait d'une de ses ouvres, regardent au poids et à la
matière alors que n'y valent que l'intention et la signature.
Même en laisser une seule goutte dans le plat eût témoigné
de la même impolitesse que se lever avant la fin du morceau
au nez du compositeur.
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Mon intérêt pour le jeu de la Berma n'avait
cessé de grandir depuis que la représentation était finie
parce qu'il ne subissait plus la compression et les limites
de la réalité ; mais j'éprouvais le besoin de lui trouver
des explications ; de plus, il s'était porté avec une intensité
égale, pendant que la Berma jouait, sur tout ce qu'elle
offrait, dans l'indivisibilité de la vie, à mes yeux, à
mes oreilles ; il n'avait rien séparé et distingué ; aussi
fut-il heureux de se découvrir une cause raisonnable dans
ces éloges donnés à la simplicité, au bon goût de l'artiste,
il les attirait à lui par son pouvoir d'absorption, s'emparait
d'eux comme l'optimisme d'un homme ivre des actions de son
voisin dans lesquelles il trouve une raison d'attendrissement.
"C'est vrai, me disais-je, quelle belle voix, quelle
absence de cris, quels costumes simples, quelle intelligence
d'avoir été choisir Phèdre ! Non, je n'ai pas été déçu."
Le boeuf froid aux carottes fit son apparition, couché par
le Michel-ange de notre cuisine sur d'énormes cristaux de
gelée pareils à des blocs de quartz transparent. - Vous
avez un chef de tout premier ordre, madame, dit M. De Norpois.
Et ce n'est pas peu de chose. Moi qui ai eu à l'étranger
à tenir un certain train de maison, je sais combien il est
souvent difficile de trouver un parfait maître queux. Ce
sont de véritables agapes auxquelles vous nous avez conviés
là. Et, en effet, Françoise, surexcitée par l'ambition de
réussir pour un invité de marque un dîner enfin semé de
difficultés dignes d'elle, s'était donné une peine qu'elle
ne prenait plus quand nous étions seuls et avait retrouvé
sa manière incomparable de Combray. - Voilà ce qu'on ne
peut obtenir au cabaret, je dis dans les meilleurs : une daube de boeuf où la gelée ne sente pas la colle, et où le boeuf
ait pris parfum des carottes, c'est admirable ! Permettez-moi
d'y revenir, ajouta-t- il en faisant signe qu'il voulait
encore de la gelée. Je serais curieux de juger votre Vatel
maintenant sur un mets tout différent, je voudrais, par
exemple, le trouver aux prises avec le boeuf Stroganof.
M. De Norpois, pour contribuer lui aussi à l'agrément du
repas, nous servit diverses histoires dont il régalait fréquemment
ses collègues de carrière, tantôt en citant une période
ridicule dite par un homme politique coutumier du fait et
qui les faisait longues et pleines d'images incohérentes,
tantôt telle formule lapidaire d'un diplomate plein d'atticisme.
Mais, à vrai dire, le critérium qui distinguait pour lui
ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui
que j'appliquais à la littérature. Bien des nuances m'échappaient
; les mots qu'il récitait en s'esclaffant ne me paraissaient
pas très différents de ceux qu'il trouvait remarquables.
Il appartenait au genre d'hommes qui pour les oeuvres que
j'aimais eût dit : "Alors, vous comprenez ? Moi, j'avoue
que je ne comprends pas, je ne suis pas initié", mais
j'aurais pu lui rendre la pareille, je ne saisissais pas
l'esprit ou la sottise, l'éloquence ou l'enflure qu'il trouvait
dans une réplique ou dans un discours, et l'absence de toute
raison perceptible pour quoi ceci était mal et ceci bien,
faisait que cette sorte de littérature m'était plus mystérieuse,
me semblait plus obscure qu'aucune. Je démêlai seulement
que répéter ce que tout le monde pensait n'était pas en
politique une marque d'infériorité mais de supériorité.
Quand M. De Norpois se servait de certaines expressions
qui traînaient dans les journaux et les prononçait avec
force, on sentait qu'elles devenaient un acte par le seul
fait qu'il les avait employées, et un acte qui susciterait
des commentaires. Ma mère comptait beaucoup sur la salade
d'ananas et de truffes. Mais l'ambassadeur, après avoir
exercé un instant sur le mets la pénétration de son regard
d'observateur, la mangea en restant entouré de discrétion
diplomatique et ne nous livra pas sa pensée. Ma mère insista
pour qu'il en reprît, ce que fit M. De Norpois, mais en
disant seulement au lieu du compliment qu'on espérait :
"J'obéis, madame, puisque je vois que c'est là de votre
part un véritable oukase." -(...)
- As-tu remarqué avec quelle malice il
a fait cette réflexion : "C'est une maison où il va
surtout des hommes" ? Et tous deux cherchaient à reproduire
la manière dont M De Norpois avait dit cette phrase, comme
ils auraient fait pour quelque intonation de Bressant ou
de Thiron dans l'aventurière ou dans le gendre de M Poirier
. Mais de tous ses mots, le plus goûté le fut par Françoise
qui, encore plusieurs années après, ne pouvait pas "tenir
son sérieux" si on lui rappelait qu'elle avait été
traitée par l'ambassadeur de "chef de premier ordre",
ce que ma mère était allée lui transmettre comme un ministre
de la guerre, les félicitations d'un souverain de passage
après "la revue". Je l'avais d'ailleurs précédée
à la cuisine. Car j'avais fait promettre à Françoise, pacifiste
mais cruelle, qu'elle ne ferait pas trop souffrir le lapin
qu'elle avait à tuer et je n'avais pas eu de nouvelles de
cette mort ; Françoise m'assura qu'elle s'était passée le
mieux du monde et très rapidement : "J'ai jamais vu
une bête comme ça ; elle est morte sans dire seulement une
parole, vous auriez dit qu'elle était muette." Peu
au courant du langage des bêtes, j'alléguai que le lapin
ne criait peut-être pas comme le poulet. "Attendez
un peu voir, me dit Françoise indignée de mon ignorance,
si les lapins ne crient pas autant comme les poulets. Ils
ont même la voix bien plus forte." Françoise accepta
les compliments de M De Norpois avec la fière simplicité,
le regard joyeux et - fût-ce momentanément - intelligent,
d'un artiste à qui on parle de son art. Ma mère l'avait
envoyée autrefois dans certains grands restaurants voir
comment on y faisait la cuisine. J'eus ce soir-là, à l'entendre
traiter les plus célèbres de gargotes, le même plaisir qu'autrefois
à apprendre, pour les artistes dramatiques, que la hiérarchie
de leurs mérites n'était pas la même que celle de leurs
réputations.
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