Rostand (Edmond)

Cyrano de Bergerac

Rostand (Edmond)
Rostand (Edmond) - Edmond, amandines

Edmond Eugène Joseph Alexis Rostand

Né le 1er avril 1868 à Marseille, mort le 2 décembre 1918 à Paris 7e, est un auteur dramatique français.

Cyrano de Bergerac

Les amandines de Ragueneau

La tirade du nez.
(Je ne pouvais vous priver de cette tirade magnifique !)

Comment on fait les tartelettes amandines.

Battez, pour qu'ils soient mousseux, Quelques oeufs ; Incorporez à leur mousse Un jus de cédrat choisi ; Versez-y Un bon lait d'amande douce ; Mettez de la pâte à flan Dans le flanc De moules à tartelette ; D'un doigt preste, abricotez Les côtés ; Versez goutte à gouttelette Votre mousse en ces puits, puis Que ces puits Passent au four, et, blondines, Sortant en gais troupelets, Ce sont les Tartelettes amandines

LES POETES, la bouche pleine Exquis ! Délicieux !

UN POETE, s'étouffant Homph ! Ils remontent vers le fond, en mangeant. Cyrano qui a observé s'avance vers Ragueneau.

CYRANO Bercés par ta voix, Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?

RAGUENEAU, plus bas, avec un sourire Je le vois... Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ; Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double, Puisque je satisfais un doux faible que j'ai Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !

CYRANO, lui frappant sur l'épaule Toi tu me plais !... (...)

Acte I Scène IV -

CYRANO Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire...

Oh ! Dieu !... bien des choses en somme... En variant le ton, -par exemple, tenez Agressif : "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez, Il faudrait sur-le-champs que je me l'amputasse !"

Amical : "Mais il doit tremper dans votre tasse Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"

Descriptif : "C'est un roc !... c'est un pic !... c'est un cap ! Que dis-je, c'est un cap ?... C'est une péninsule !"

Curieux : "De quoi sert cette oblongue capsule ?

D'écritoire, monsieur, ou de boîtes à ciseaux ?"

Gracieux : "Aimez-vous à ce point les oiseaux Que paternellement vous vous préoccupâtes De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ?"

Truculent : "Ca, monsieur, lorsque vous pétunez, La vapeur du tabac vous sort-elle du nez Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"

Prévenant : "Gardez-vous, votre tête entraînée Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"

Tendre : "Faites-lui faire un petit parasol De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"

Pédant : "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane Appelle Hippocampelephantocamélos Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"

Cavalier : "Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ? Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !"

Emphatique : "Aucun vent ne peut, nez magistral, T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"

Dramatique : "C'est la Mer Rouge quand il saigne !" Admiratif : "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"

Lyrique : "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"

Naïf : "Ce monument, quand le visite-t-on ?" Respectueux : "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"

Campagnard : "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"

Militaire : "Pointez contre cavalerie !"

Pratique : "Voulez-vous le mettre en loterie ? Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"

Enfin parodiant Pyrame en un sanglot "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !" -

Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot ! Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries, me servir toutes ces folles plaisanteries, Que vous n'en eussiez pas articulé le quart De la moitié du commencement d'une, car Je me les sers moi-même, avec assez de verve, Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

DE GUICHE, voulant emmener le vicomte pétrifié Valvert, laissez donc !

LE VICOMTE, suffoqué Ces grands airs arrogants ! Un hobereau qui... qui... n'a même pas de gants ! Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !

CYRANO Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances. Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet, Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ; Je ne sortirais pas avec, par négligence, Un affront pas très bien lavé, la conscience Jaune encore de sommeil dans le coin de son oeil, Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil. Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise, Empanaché d'indépendance et de franchise ; Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset, Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache, Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache, Je fais, en traversant les groupes et les ronds, Sonner les vérités comme des éperons.

LE VICOMTE Mais, monsieur...

CYRANO Je n'ai pas de gants ?... La belle affaire ! Il m'en restait un seul d'une très vieille paire ! -Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.

LE VICOMTE Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule.

CYRANO, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter Ah ?... Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule De Bergerac. Rires.

LE VICOMTE, exaspéré Bouffon !

CYRANO, poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe Ay !...

LE VICOMTE, qui remontait, se retournant Qu'est-ce encor qu'il dit ?

CYRANO, avec des grimaces de douleur Il faut la remuer car elle s'engourdit... - Ce que c'est que de la laisser inoccupée ! - Ay !...

LE VICOMTE Qu'avez-vous ?

CYRANO J'ai des fourmis dans mon épée !

LE VICOMTE, tirant la sienne Soit !

CYRANO Je vais vous donnez un petit coup charmant.

LE VICOMTE, méprisant Poète !...

CYRANO Oui, monsieur, poète ! et tellement, Qu'en ferraillant je vais- hop ! - à l'improvisade, Vous composez une ballade.

LE VICOMTE Une ballade ?

CYRANO Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?

LE VICOMTE Mais...

CYRANO, récitant comme une leçon La ballade, donc, se compose de trois Couplets de huit vers...

LE VICOMTE, piétinant Oh !

CYRANO, continuant Et d'un envoi de quatre...

LE VICOMTE Vous... CYRANO Je vais tout ensemble en faire une et me battre, Et vous touchez, monsieur, au dernier vers.

LE VICOMTE Non !

CYRANO Non ? Déclamant "Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !"

LE VICOMTE Qu'est-ce que ça, s'il vous plaît ?

CYRANO C'est le titre.

LA SALLE, surexcitée au plus haut point Place ! -Très amusant ! -Rangez-vous ! -Pas de bruits ! Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.

CYRANO, fermant une seconde les yeux Attendez !... je choisis mes rimes... Là, j'y suis. Il fait ce qu'il dit, à mesure. Je jette avec grâce mon feutre, Je fais lentement l'abandon Du grand manteau qui me calfeutre, Et je tire mon espadon ; Elégant comme Céladon, Agile comme Scaramouche, Je vous préviens, cher Mirmydon, Qu'à la fin de l'envoi je touche ! Premiers engagements de fer. Vous auriez bien dû rester neutre ; Où vais-je vous larder, dindon ?... Dans le flanc, sous votre maheutre ?... Au coeur, sous votre bleu cordon ?... -Les coquilles tintent, ding-don ! Ma pointe voltige : une mouche ! Décidément... c'est au bedon, Qu'à la fin de l'envoi je touche. Il me manque une rime en eutre... Vous rompez, plus blanc qu'amidon ? C'est pour me fournir le mot pleutre ! - Tac ! je pare la pointe dont Vous espériez me faire dont : - J'ouvre la ligne,- je la bouche... Tiens bien ta broche, Laridon ! A la fin de l'envoi, je touche Il annonce solennellement

ENVOI Prince, demande à Dieu pardon ! Je quarte du pied, j'escarmouche, je coupe, je feinte... Se fendant. Hé ! là donc Le vicomte chancelle ; Cyrano salue. A la fin de l'envoi, je touche. Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l'emmènent.

LA FOULE, en un long cri Ah !...

UN CHEVAU-LEGER Superbe !

UNE FEMME Joli !

RAGUENEAU Pharamineux !

UN MARQUIS Nouveau !...

LE BRET Insensé ! Bousculade autour de Cyrano. On entend... Compliments... Félicite... bravo...

VOIX DE FEMME C'est un héros !...

UN MOUSQUETAIRE, s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue Monsieur, voulez-vous me permettre ?... C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître ; J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !... Il s'éloigne.

CYRANO, à Cuigy Comment s'appelle donc ce monsieur ?

CUIGY D'Artagnan.

LE BRET, à Cyrano, lui prenant le bras Cà, causons !...

CYRANO Laisse un peu sortir cette cohue... A Bellerose. Je peux rester ?

BELLEROSE, respectueusement Mais oui !... On entend des cris au dehors.

JODELET, qui a regardé C'est Montfleury qu'on hue !

BELLEROSE, solennellement Sic transit !... Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles. Balayer. Fermer. N'éteignez pas. Nous allons revenir après notre repas. Répéter pour demain une nouvelle farce. Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.

LE PORTIER, à Cyrano Vous ne dînez donc pas ?

CYRANO Moi ?... Non. Le portier se retire.

LE BRET, à Cyrano Parce que ?

CYRANO, fièrement Parce... Changeant de ton, en voyant que le portier est loin. Que je n'ai pas d'argent !...

LE BRET, faisant le geste de lancer un sac Comment ! le sac d'écus ?...

CYRANO Pension paternelle, en un jour, tu vécus !

LE BRET Pour vivre tout un mois, alors ?...

CYRANO Rien ne me reste.

LE BRET Jeter ce sac, quelle sottise !

CYRANO Mais quel geste !...

LA DISTRIBUTRICE, toussant derrière son petit comptoir Hum !... Cyrano et le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée. Monsieur... Vous savoir jeûner... le coeur me fend... Montrant le buffet. J'ai là tout ce qu'il faut... Avec élan. Prenez !

CYRANO, se découvrant Ma chère enfant, Encor que mon orgueil de Gascon m'interdise D'accepter de vos doigts la moindre friandise, J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin, Et j'accepterais donc... Il va au buffet et choisis. Oh ! peu de chose ! - Un grain de ce raisin... Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain. Un seul !... Ce verre d'eau... Elle veut y verser du vin, il l'arrête. Limpide ! -Et la moitié d'un macaron ! Il rend l'autre moitié.

LE BRET Mais c'est stupide !

LA DISTRIBUTRICE Oh ! quelque chose encor !

CYRANO La main à baiser. Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.

LA DISTRIBUTRICE Merci, monsieur. Révérence. Bonsoir. Elle sort.

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